En juillet dernier, le Rwanda et le Burundi ont fêté de façon très différente le cinquantième anniversaire de leur indépendance. L'occasion pour Axelle Fischer de la Commission Justice et Paix de faire le point sur la situation des droits de l'homme dans chacun de ces deux pays.
Rues balayées et astiquées, maisons et bâtiments repeints, feu d'artifice géant, présence de chefs d'État et de nombreux invités prestigieux… Si Bujumbura s'est faite belle pour le 50e anniversaire de son indépendance, à Kigali, c'est la sobriété qui a primé. En guise de réjouissances, les Rwandais n'ont eu droit qu'à un simple défilé militaire et à des discours davantage axés sur l'entrée victorieuse des rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) dans Kigali, le 4 juillet 1994, que sur l'indépendance. "Ce sera une journée de réflexion, pas une occasion de festivités et de dépenses publiques incontrôlées", avait prévenu le président Paul Kagamé. Une décision qui n'a pas vraiment étonné Axelle Fischer, secrétaire générale de la Commission Justice et Paix francophone de Belgique, tant est évidente la volonté du chef de l'État d'"oblitérer le passé".
Les deux faces de la médaille
"En fait", poursuit-elle, "le pays des mille collines offre une image ambivalente. Côté face, une croissance du PIB au-dessus de la barre des 6%, une stabilité politique, une nette diminution de la corruption, un accès quasi gratuit à la santé et à l'éducation… Bref, de quoi rassurer les bailleurs de fonds, écœurés par les trop nombreux systèmes népotiques africains qui gloutonnent les fonds venus d'Occident. Côté pile: un régime totalitaire qui ne tolère aucune voix dissidente, des élections truquées, une presse muselée, des disparitions et détentions illégales… La paix et la sécurité qui règnent dans le pays ont donc un prix: une autocensure permanente dans toutes les strates de la société."
Axelle Fischer a pu le constater par elle-même, au moment de rédiger le dernier numéro de "Pour parler de paix" (*). "Peu d'acteurs de la société civile osent parler, y compris au sein de la diaspora", explique-t-elle. "Les indic' du FPR sont partout. Les gens ont peur d'être dénoncés et d'avoir des ennuis. Nous le constatons également au niveau des mails que nous recevons de cette région. Nous en avons beaucoup de RDC, un peu moins du Burundi et très peu du Rwanda. Il est donc très difficile d'obtenir des informations ou de recouper les faits."
Les inégalités demeurent
Sur le plan économique aussi, la réalité est souvent bien éloignée des discours officiels. Certes, le revenu par tête d'habitant a augmenté de 38% ces cinq dernières années au Rwanda, mais les inégalités sociales sont toujours aussi importantes. "Les apparences sont trompeuses", explique la chargée des questions pédagogiques à la Commission Justice et Paix. "En principe, l'accès à la santé est gratuit au Rwanda, grâce à un système d'assurance maladie qui a été mis en place ces dernières années. Ce qui constitue une belle avancée en soi. Mais ce que l'on ne dit pas, c'est que l'adhésion à une mutuelle est payante et que beaucoup de Rwandais ne peuvent pas se l'offrir. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres."
Au Burundi, la situation est différente, mais guère plus réjouissante. Dans un rapport publié en mai 2012, l'organisation "Human Rights Watch" note effectivement "l'impunité généralisée, l'incapacité de l'État de protéger ses citoyens et l'inefficacité du système judiciaire". "Pourtant, depuis 2005, les conflits d'ordre ethnique commençaient à être dépassés; beaucoup de ceux qui avaient fui le pays vers l'étranger avaient regagné leur patrie; les organes dirigeants jouissaient d'une confiance accrue de la part des citoyens; une démocratie basée sur le multipartisme était en train de s'enraciner; et la liberté d'expression devenait de plus en plus respectée."
Une tension politique grandissante
Malheureusement, la situation s'est dégradée lors des élections de 2010. Arguant que celles-ci étaient caractérisées par des fraudes massives, la plupart des partis d'opposition se sont effectivement retirés de la course et ont poussé leurs partisans à boycotter les scrutins suivants. Ce qui a eu pour conséquence d'ouvrir la voie du pouvoir au Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), qui domine aujourd'hui très largement le paysage politique burundais. "Depuis lors, se sont installées une tension politique et une violence permanente grandissantes, illustrées par de nombreuses intimidations, menaces et arrestations arbitraires. Désormais, le doute plane sur l'avenir du pays et la crainte de replonger dans une nouvelle guerre se fait sentir."
A ce climat sécuritaire tendu s'ajoute la difficile mise en place de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR), qui doit permettre une réconciliation entre tous les anciens belligérants de la société burundaise. "Le principal désaccord vient de la composition de la commission". "La société civile, soutenue par la communauté internationale, souhaiterait qu'elle comprenne des étrangers, ce qui lui assurerait une certaine neutralité, mais le gouvernement est opposé à cette proposition." "Il faut également que les Burundais se mettent d'accord sur ce qu'ils attendent de cette CVR", explique Axelle Fischer. "Il ne s'agit pas pour celle-ci de rendre la justice – pour cela, les accords d'Arusha de 2000 prévoient la mise en place d'un tribunal spécial –, mais de mettre des mots sur ce qui s'est passé, d'établir les responsabilités et de faire des propositions. De toute façon, ça ne sert à rien de se presser. C'est un processus qui prend du temps et les gens n'iront pas témoigner tant qu'ils ne se sentiront pas en sécurité."
Pascal ANDRÉ
(*) Le dossier de Justice et Paix peut être téléchargé gratuitement ou commandé sur www.justicepaix.be.
Légende photo: Si le bilan économique de Paul Kagamé est plutôt encourageant, la situation des droits de l'homme, elle, s'est détériorée au Rwanda

