Le centre culturel anversois ‘De Singel’ a accueilli pendant cinq jours la performance ‘Sur le concept du Visage du fils de Dieu’ du metteur en scène italien Romeo Castellucci. Le frère Alain Arnould, dominicain et aumônier des artistes, a assisté au spectacle, et nous livre ses impressions. Pour lui, Romeo Castellucci propose une formidable réflexion sur la souffrance en donnant une place centrale au Christ et en nous interpellant sur nos images de Dieu.
La souffrance est un des lieux où la question de Dieu retentit au plus fort. Comment un Dieu qui aime son peuple, peut-il rester apparemment indifférent face aux souffrances de l’homme? Tôt ou tard, la foi du chrétien s’y trouve confrontée. La Bible y consacre d’ailleurs de nombreux passages. Tout le Livre de Job y est consacré. Rien de surprenant donc que des artistes aujourd’hui encore abordent la question de la Théodicée. Le metteur en scène italien Romeo Castellucci (1960) est de ceux-là. Dans une performance qui était reprise ces jours-ci au Singel à Anvers (elle y avait déjà été montrée en octobre 2010), un fils doit faire face à la déchéance de son père. Alors que le fils s’apprête à partir à son travail, il est confronté à une crise de dysenterie de son père. Avec patience, respect et tendresse, il change son lange, le lave et essaie de lui rendre un minimum de confort et de dignité. Le père ne cesse de s’excuser. Il pleure sans cesse face à ce processus qui le vide de toute vie. Mais l’incontinence est toujours plus profuse. C’en est trop pour le fils, qui s’emporte avant d’éclater en sanglots et de rejoindre la complainte et les excuses de son père. Cette longue scène hyperréaliste est d’autant plus poignante qu’elle rejoint l’expérience de tant de personnes. Elle se déroule sous le regard hiératique et apparemment imperturbable d’un Christ peint au 15e siècle par Antonello da Messina. Un Christ qui est à la fois Ecce Homo et Salvator Mundi. Le fils vient l’embrasser et quitte la scène, suivi du père qui ignore ce visage dominant la scène. Des enfants apparaissent et, dans leur cruauté et leur innocence puériles, ils lancent des grenades à la tête du Christ, sans dégrader l’image. C’est la seule attaque de la performance qui vient de l’extérieur. Car c’est du verso du portrait que la beauté du Christ d’Antonello da Messina est vraiment mise à mal. Ses traits sont distordus, son expression est maculée de liquide qui semble d’abord des larmes noirâtres et, finalement, le portrait est lacéré dans une attaque venant du dos. Apparaît alors une phrase ‘You are my shepherd’ complétée du mot ‘not’ qui scintille en alternance. L’image rejoint le cri qui retentit dans ce spectacle: Où es-tu, Berger, face à la souffrance des hommes? Seigneur, es-tu bien mon berger?
De multiples strates d’interprétation
Les deux acteurs de la performance incarnent avec conviction leur rôle. En même temps, leur présence est d’un naturel désarmant, la générosité maladroite du fils renforçant le réalisme du spectacle. La mise en scène est réfléchie et chargée de significations métaphoriques et métaphysiques. Les strates de lectures se superposent comme autant de propositions aux spectateurs. Castellucci n’hésite pas à immobiliser longuement ses acteurs, telles des invitations à la méditation. Ainsi, le fils et le père ont à un moment donné tous deux le regard tourné vers le sol, le fils, agenouillé, tenant la main sur le dos du père. Le fils prodigue de Rembrandt n’est pas loin. Mais on peut aussi y trouver une allusion biblique à Moïse qui ne pouvait contempler le regard de Dieu sans perdre la vie. La symbolique du regard, si présente dans les évangiles, est déployée avec grande pertinence et richesse tout au long des 50 minutes de spectacle. Le regard du Christ est omniprésent et paraît à la fois absent.
Controverse
Certains n’ont pas hésité à étiqueter ce spectacle de ‘blasphème’. Ce terme a de lourdes implications: c’est le mot utilisé au Pakistan pour priver les chrétiens de ce pays de leurs droits et de leurs libertés. Pour ma part, j’ai reçu ce travail comme une invitation à réfléchir sur la place que nous donnons à Dieu face à l’expérience de la souffrance. La dernière scène est particulièrement évocatrice à cet égard. Lorsque l’image d’Antonello da Messina est décomposée, apparaît un texte: ‘tu es mon berger’, complété en filigrane par le mot ‘not’ qui indique bien un message de questionnement. On passe ainsi de l’image, qui symbolise toutes les images que les hommes se font de Dieu, à la parole, outil par excellence de la révélation de Dieu. Face à la souffrance, nos images de Dieu peuvent être remises en question. Mais au-delà de nos images humaines de Dieu, il y a sa présence à travers sa Parole. Cette découverte peut être bouleversante et difficile, mais elle est enrichissante car elle approfondit notre relation à Dieu.
Castellucci offre à ses spectateurs une méditation de grande qualité qui rejoint la complexité de la question de la souffrance. Il y donne une place centrale à Dieu. Son cri de révolte est celui que tant de chrétiens, face à la fragilité de l’existence, ont un jour envie de hurler sous le regard du Christ: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? Ce spectacle n’a rien d’une provocation gratuite. La façon dont Castellucci aborde le sujet n’a rien de blasphématoire. Il y met toute la puissance de son art et de son talent. Si nous ne sommes pas à même de partager ce cri et de nous interroger sur nos images de Dieu, il est à craindre que nous passions à côté d’une dimension essentielle de l’Evangile.
Alain Arnould OP
Aumônier des Artistes
A lire aussi, l'article de Mgr Bonny paru dans le Standaard


