Le dernier film de Thierry Michel sort ce mercredi 29 février sur les écrans. Il est consacré à l'affaire Chebaya, du nom de ce militant congolais des Droits de l'homme assassiné en 2010. Avec le procès de cinq policiers comme fil rouge, le réalisateur part en quête de vérité sur cet assassinat aux relents politiques.
Dans leurs impeccables uniformes bleus, cinq officiers de police inculpés comparaissent devant cinq officiers de l'armée en treillis vert chargés de rendre la justice. C'est avec cette étonnante symétrie de couleurs, de fonctions et de raideur que s'ouvre le procès singulier destiné à faire la lumière sur l'assassinat de Floribert Chebaya. Cet activiste des droits de l'homme, directeur exécutif de "La voix des sans voix", une des plus importantes ONG de la République Démocratique du Congo, a été retrouvé assassiné dans sa voiture, le 2 juin 2010. Une grossière mise en scène voulait faire croire à un crime sexuel. Mais très vite, l'opinion publique nationale et internationale dénonce un crime d'État.
À la veille des festivités destinées à célébrer le 50e anniversaire de l'indépendance du pays, la pression du peuple mais aussi de la diplomatie internationale est suffisamment grande pour qu'une enquête "indépendante, impartiale et transparente" soit ordonnée. À l'issue de celle-ci, plusieurs policiers (dont le chef des services spéciaux) sont arrêtés. C'est leur procès que filme Thierry Michel.
Ce réalisateur belge nous raconte la République Démocratique du Congo depuis 20 ans. Il s'intéresse à ses richesses, à ses misères, à ses habitants, à ses dirigeants. On lui doit notamment l'excellent "Congo River" (2005) ou bien encore "Katanga Business". La mort de Floribert Chebeya a été l'élément déclencheur du thème de son dernier film. "Dès que j'ai entendu parler de son assassinat, j'ai pris ma caméra et je suis parti en RDC Congo. Je connaissais Floribert depuis les massacres historiques lors de la marche des chrétiens en 1993. J'avais une grande estime pour son courage, son idéal, son intégrité", explique Thierry Michel qui n'imaginait pas que l'aventure de ce tournage serait aussi longue: un an, entrecoupé de sept allers-retours pour Kinshasa.
Comme au théâtre
Ce tournage à rebondissements lui a demandé beaucoup de patience, d'obstination et de courage. Après avoir filmé l'enterrement de Chebeya (et l'homélie du prêtre, particulièrement inspirée) ainsi que les manifestations qu'avait provoquées ce crime, Thierry Michel a commencé ses investigations. Parallèlement, les autorités congolaises et le tribunal militaire lui ont laissé toute liberté pour installer sa caméra durant les 8 mois qu'a duré le procès dans l'enceinte de la prison de Makala. Pour autant, le réalisateur a senti une menace "diffuse" autour de son projet, qui s'est notamment traduite par la démission de certains de ses collaborateurs et par de grandes difficultés à trouver l'argent nécessaire à sa production.
Quoi qu'il en soit, le documentaire est désormais sur les écrans de Belgique et le réalisateur compte bien le présenter un peu partout au Congo. Ni militant, ni politiquement correct, ce film raconte la quête d'une vérité. C'est un puzzle dont on assemble les pièces: témoignages, points de vue, faits, preuves, interviews des acteurs, des témoins, des avocats, de la famille.
Il montre les forces et les faiblesses, le sérieux et les manques de ce procès où tout se joue comme au théâtre avec le non-dit, les tics nerveux, les dénégations appuyées et les regards qui en disent plus long que les discours.
Pierre GRANIER
Légende photo: Principal suspect, le général Numbi, chef de la police congolaise, est certes apparu à ce procès mais n'a pas été jugé...© Thierry Michel

