Editorial de Pascal André, paru dans le "Dimanche Express" du 20 février 2011 :
Si les puissances occidentales sont déconcertées par ce qui se passe aujourd’hui en Tunisie et en Égypte, elles ne tarderont certainement pas à retomber sur leurs pattes et, plus que probablement, à retourner leur veste. En diplomatie, il n’y a guère de place pour les sentiments et derrière les discours de circonstances célébrant la démocratie, la liberté et les droits de l’homme, se cachent souvent les calculs les plus froids et les plus cyniques: comment contrôler le mouvement? Comment en tirer profit? Certains se consoleront à bon compte en se disant qu’il en a toujours été ainsi et qu’on ne peut rien y changer, mais comment ne pas être déçu en constatant la distance qui sépare nos idéaux et la réalité? Comment ne pas être révolté en entendant Barack Obama, Angela Merkel, David Cameron et d’autres faire la leçon aux peuples en expliquant ce qui est juste et attendu du point de vue de la démocratie, alors qu’ils n’ont pas hésité, des décennies durant, à composer avec des tyrans tels que Moubarak ou Ben Ali?
Les Égyptiens et les Tunisiens doivent donc rester sur leurs gardes et ne pas laisser des puissances étrangères confisquer leur révolution. Ils n’ont eu besoin de personne pour renverser leur dictateur; il serait regrettable qu’on les prive aujourd’hui de ce qu‘ils ont eu tant de mal à obtenir par eux-mêmes. Mais notre responsabilité en Occident n’est pas moins grande pour autant: parce que nous avons la liberté et que nous sommes relativement bien informés, il est de notre devoir de soutenir les revendications populaires légitimes et de ne pas nous laisser endormir par les discours souvent lénifiants de nos dirigeants. Un État démocratique ne fait pas la paix avec des tortionnaires, mais avec des peuples libres et dont la dignité est reconnue. En tant que citoyens, nous n’avons pas à transiger sur ce point.
Peut-être serait-il bon également que nous rappelions à nos responsables politiques que le respect des peuples et de leur dignité est le seul moyen d’endiguer les déséquilibres internationaux et de sécuriser notre avenir à long terme. Les tyrans, eux, finissent toujours par tomber, aussi puissants et indéboulonnables qu’ils puissent paraître. S’appuyer sur de tels individus, c’est comme construire sa maison sur du sable. À la première tempête, tout est emporté…

