Serge Tisseron est psychiatre et psychanalyste. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, sur les robots, les dangers de la télévision ou encore… nos émotions. Dans son dernier livre, Empathie et manipulations*, il aborde l’une des dimensions essentielles de notre être-humain. Entretien.
Serge Tisseron, qu’est-ce que l’empathie, et en quoi est-elle essentielle au développement des personnes, et à la vie en société?
Dès qu’on parle d’empathie, beaucoup de gens se la représentent comme la capacité de se mettre émotionnellement à la place d’autrui. Or, c’est une définition très partiale. Si je veux vraiment comprendre ce que vit l’autre, il ne suffit pas que je ressente, il va falloir aussi que je m’informe, que je l’écoute. Donc, l’empathie a une composante émotionnelle, mais elle a aussi une composante cognitive. Il faut chercher à comprendre, comprendre la culture d’autrui, son rapport au monde, comprendre ses conditions sociales d’existence.
Pour pouvoir se mettre émotionnellement à la place d’autrui, il faut, face à quelqu’un qui est triste par exemple, faire l’effort de comprendre pourquoi. A ce moment, l’empathie ouvre la possibilité d’une relation authentique, une relation partagée. Il faut comprendre que l’empathie, c’est comme une maison, c’est une construction, et il y a des étapes à cette construction. Tout au long de l’éducation d’un enfant, il faut soutenir ces différentes étapes, et puis, tout au long de notre vie d’adulte, il nous faut apprendre à développer notre empathie pour le genre humain, pour l’ensemble des humains et pas seulement pour notre entourage proche comme certains auraient, hélas, tendance à le faire.
Votre livre explique que l’empathie peut être fragilisée. Pourquoi certaines personnes ne sont-elles pas capables d’empathie envers les autres mais aussi, parfois, envers elles-mêmes?
La première raison pour laquelle notre empathie peut être fragilisée, c’est le sentiment d’en manquer soi-même, ou le fait d’en avoir manqué quand nous étions enfant. Un enfant qui grandit dans une famille où les parents sont peu attentifs à lui, aura du mal à développer de l’empathie pour autrui. D’autres facteurs peuvent intervenir. Par exemple, le fait d’être bombardés en permanence d’informations extrêmement bouleversantes. Toutes les souffrances du monde nous arrivent sur les réseaux sociaux, sur les chaînes d’informations continues.
Souvent, on a de la peine à comprendre ce qui se passe, et on se sent impuissant à faire quoi que ce soit. Cela aussi, c’est quelque chose qui fragilise notre empathie. On éprouve intensément et on ne comprend pas grand-chose aux tenants et aux aboutissants, par exemple lorsqu’on est face à des images d’une catastrophe ou d’une guerre. Mais, ce qu’on comprend, c’est qu’on ne peut rien faire. Du coup, on a envie de garder son empathie pour soi, pour ses proches. Paradoxalement, l’accès permanent à une information sur l’ensemble du monde, qui devrait nous ouvrir à une empathie mondialisée, fait qu’au contraire, les gens se replient sur une empathie réduite à leurs proches, parce qu’ils se sentent impuissants.
A côté des fragilisations de l’empathie, il y a aussi des récupérations, des manipulations de l’empathie…
Une fois qu’on a compris que l’empathie est un édifice avec une dimension émotionnelle, cognitive, de compréhension, de partage, on comprend mieux comment elle peut être manipulée. L’empathie émotionnelle peut être manipulée pour nous faire acheter des produits dont on n’a pas vraiment besoin, ou pour nous faire adhérer à des causes plus ou moins charitables. Par exemple, il a été démontré que demander de l’argent en montrant une photographie d’un enfant misérable, permet plus facilement d’en obtenir que d’expliquer la situation de plusieurs enfants tout aussi misérables.
C’est une forme de manipulation. Certes, elle est vertueuse. Mais quand Daech montre des enfants syriens gazés pour inviter de jeunes utopistes à rejoindre leurs rangs, eh bien, on est dans la même logique d’empathie émotionnelle. On frappe au ventre et après, on dit aux gens chamboulés: "On va vous donner les moyens d’agir." On ne leur demande pas des sous, on leur demande de poser une bombe, mais la logique est la même.
Mais si l’empathie peut être manipulée, elle peut aussi être manipulatrice: c’est l’empathie cognitive. Le fait de comprendre autrui permet de le manipuler. On en a eu un exemple, très récemment, avec les élections américaines et l’élection de Donald Trump. Il n’a pas voulu convaincre intellectuellement les Blancs désoeuvrés du midwest des Etats-Unis, mais il a parlé comme eux, avec grossièreté, avec des gestes théâtralisés. Il a pris la parole comme si on l’avait toujours empêché de s’exprimer. Il a mimé la manière dont ces Blancs, que personne n’écoute, voudraient pouvoir s’exprimer. Et je pense que c’est cela qui lui a permis de recueillir les voix nécessaires pour gagner ces élections.
Il leur a fait croire qu’il était comme eux. S’il avait dit: "Je suis un milliardaire et vous êtes de pauvres gens", personne ne l’aurait écouté. Mais en parlant comme il l’a fait, il a voulu leur montrer qu’il était comme leur double. Et les gens ont oublié qu’il était milliardaire et qu’il avait d’autres intérêts que les leurs.
L’empathie cognitive peut être un levier de manipulation. L’empathie n’est pas simplement cette chose belle, propre, sympathique, dont on entend toujours parler dans les médias. C’est plus compliqué que cela.
Cela dit, sans une empathie mature, réciproque, il n’y a pas de réelle relation possible avec autrui.
Oui, absolument. La rencontre, c’est accepter l’imprévisible de l’autre et accepter aussi son propre imprévisible. Il y a cette dimension d’empathie pour autrui, mais il y a aussi une sorte d’empathie pour soi-même, qui doit également faire l’objet d’une construction. Etre capable d’identifier ses propres émotions, ce n’est pas toujours facile, mais c’est indispensable.
Parfois, on fuit l’empathie parce qu’on a peur de sa propre identité, et on préfère se réfugier dans un rôle. Est-ce que la question de l’empathie ne nous renvoie pas, finalement, au mystère que l’homme est pour lui-même?
Oui, complètement. Accepter que nous ne puissions pas nous connaître nous-mêmes. La grande difficulté pour être intégré socialement, c’est qu’il faut accepter de se conformer un minimum au rôle qui nous est donné. Mais le risque, c’est de se conformer complètement à ce rôle. Il y a des circonstances où il faut nous accorder la liberté de dire autre chose que ce qu’on pense qu’il faudrait dire. Et on s’aperçoit alors souvent que, à son tour, l’autre sort aussi de son rôle, et nous dit des choses plus authentiques. Et là, on s’aperçoit que l’empathie concerne certes la relation aux autres, mais qu’elle concerne aussi la réceptivité à soi-même. Je ne dirais pas "empathie bien ordonnée commence par soi-même", cependant, l’empathie pour soi et l’empathie pour l’autre se construisent en parallèle. Quand il n’y en a pas pour l’un, il n’y en a pas pour l’autre.
Propos recueillis par Christophe HERINCKX
*Serge Tisseron, Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion. Albin Michel, 2017.
Retrouvez l’intégralité de cette interview sur RCF-Bruxelles, le mercredi 24 mai à 16h.

