Protéger la nature, respecter la biodiversité, retrouver le contact avec la Terre... De véritables leitmotivs depuis une trentaine d’années. Mais pourquoi est-il si difficile, au-delà de la contemplation, de les ancrer dans notre quotidien?
Chaque année, en automne, un curieux carrousel se déroule au cœur des forêts ardennaises. Des cohortes de visiteurs d’un soir y débarquent pour y écouter le cerf bramer. Un spectacle sonore, assurément, pour qui sait débrancher son smartphone, se laisser envelopper par l’obscurité et gagner par la puissance de ce hurlement guttural venu du fond des âges. Une bonne chose pour la nature, également, ce regain d’intérêt pour le cerf. Mais, dans certains massifs, l’afflux est tel que les offices du tourisme rivalisent d’imagination pour canaliser cette forme renouvelée d’accès à la nature. Routes forestières barrées, visites guidées, communication touristique soigneusement cadrée jusqu’aux Pays-Bas (dont les ressortissants sont friands de tels émois, eux aussi!), etc. C’est qu’il s’agit de protéger l’animal - et la forêt tout entière - d’une curiosité qui, à la longue, pourrait compromettre sa tranquillité, donc sa survie.
Dans le milieu plus spécialisé de l’ornithologie, on assiste à un phénomène qui, à certains égards, ressemble à l’engouement pour le brame. Lorsqu’ils découvrent, au hasard de leurs balades, telle ou telle espèce d’oiseau sauvage rarissime perdue dans nos régions, certains ornithologues prennent soin de ne pas partager leur découverte avec les associations et réseaux habituels de passionnés de la nature. Ils savent trop bien, en effet, qu’à l’heure des blogs et réseaux sociaux, un véritable afflux de curieux venus d’un peu partout pourrait s’abattre sur les sites d’observation; et cela, au détriment de la bestiole rare, épuisée par un long parcours de migration. De havre de tranquillité, le site naturel pourrait alors se transformer en un circuit de voitures, voire d’autocars venus de l’étranger. C’est alors que le claquement incessant des portières ressemble étrangement au claquement de coups de feu d’une hypothétique bande de chasseurs...
Une nature "consommée"
Question: comment se contenter d’un "partage avec le monde sauvage", comme le suggère le cinéaste Jean-Michel Bertrand (lire ci-dessous) dans sa rencontre insolite avec le loup, et non d’un réflexe de consommation de la nature, vulgaire copie de tant de nos comportements quotidiens? Comment distinguer le couple respect/émerveillement du duo utilisation/consommation proche du prêt-à-jeter? On notera, tout d’abord, que la nature n’est pas synonyme de monde sauvage, particulièrement dans nos régions d’Europe centrale. "En Wallonie, même au fin fond des forêts, il n’y a pas le moindre ruisseau, la moindre plantation d’épicéas ou de bouleaux qui ne soit cadastrée et répertoriée dans un registre", soulignait récemment Gérard Jadoul, naturaliste et auteur de divers ouvrages sur la biodiversité, en marge d’un débat récent organisé autour de la création "Wilderness", au Théâtre national. Le "sauvage" est un mythe. Mais cela n’empêche pas le ravissement ni l’émerveillement. "Je ne connais personne qui ne relève la tête, au moins quelques secondes, pour suivre un vol de grues en migration dans le ciel."
Depuis deux ou trois décennies, les loisirs liés à la nature ont connu une extension considérable. Et c’est tant mieux. "Les efforts en matière d’éducation à la nature et de pédagogie de l’environnement ont été couronnés d’un certain succès, souligne Thérèse Snoy, administratrice d’Etopia. La plupart des jeunes enfants d’aujourd’hui ont été incités à respecter la nature, à découvrir le monde animal et végétal, à ne pas polluer et à économiser les ressources en eau et en énergie." L’ancienne députée et secrétaire générale d’Inter-Environnement Wallonie souligne également à quel point chacun vit dans ses tripes, un jour ou l’autre, l’émotion amoureuse et esthétique du contact avec l’animal ou la fleur, l’arbre ou la montagne. A ce moment, "la perception du caractère sacré de la vie nous atteint car (...) la civilisation industrielle nous laisse tous blessés, orphelins de quelque rêve ou souvenir".
La nature: belle, mais encore...?
Il reste à comprendre l’insuffisance de ce modèle esthétique, centré sur le beau et le merveilleux, sur une nature à côtoyer simplement "lors d’excursions du week-end et pendant les vacances", comme le résume Bernard Feltz, philosophe des sciences à l’UCL. "Cette nature-là reste absente de nos comportements et raisonnements quotidiens, dictés par d’autres logiques. Ce monde-là nous apparaît beau, mais comme extérieur à ce qui fait notre quotidien de labeur et de rationalité." L’explication tient sans doute dans l’héritage du naturalisme Descartien - l’homme est distinct de la nature, qu’il doit exploiter à son profit - qui ne s’est pas effacé (loin s’en faut) devant l’émergence de l’écologie scientifique, voire de la Deep Ecology. Anthropologue à l’ULg, Lucienne Strivay nous invite, à "réinventer, en urgence, la relation avec la Terre. La destruction de la nature est tellement rapide qu’une forme d’irréversibilité se déroule sous nos yeux, même si certains ne la voient pas". Avec bien d’autres penseurs de la nature, Thérèse Snoy propose un ressourcement auprès des peuples premiers. "Ces voix dites indigènes, issues des forêts amazoniennes, des plateaux andins et des savanes africaines ont dû plier devant les forces naturelles, jouer avec les éléments et développer - pour leur survie - une intelligence aiguë des écosystèmes. Ce capital immatériel de l’humanité, ce capital de savoirs et de traditions menacé de disparition pourrait, demain, s’avérer bien utile pour s’adapter à des conditions climatiques difficiles." Une expertise ancestrale trop longtemps assimilée à de la désuétude. A la portée de la main, pour autant que nous le désirions.
Francis DEMARS
Protéger la nature, respecter la biodiversité, retrouver le contact avec la Terre... De véritables leitmotivs depuis une trentaine d’années. Mais pourquoi est-il si difficile, au-delà de la contemplation, de les ancrer dans notre quotidien? 
