La vie n’est pas un jeu


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La vie n’est pas un jeu
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
4 min

Pokemon goDéjà qu’il fallait faire attention aux poussettes, aux personnes malvoyantes ou moins valides, voici maintenant que le degré de vigilance en ville doit être accru. Si vous n’y prenez garde, en effet, vous risquez d’être bousculé-e - involontairement, bien sûr - par un ou plusieurs individus, d’âge et de sexe variables, dont la caractéristique commune est d’avancer le regard fixé sur un smartphone qu’ils tiennent à hauteur de visage: des chasseurs de pokémons!

Pour celles et ceux qui l’ignoreraient encore, un géant du jeu a en effet ranimé ces petites bestioles qui ont fait la joie des enfants il y a une vingtaine d’années. Progrès technologique et mondialisation obligent: cette entreprise s’est mise en cheville avec Google qui (ça, tout le monde le sait sans doute) a photographié la totalité du monde habité. Du coup, l’aire de jeu a la dimension de la planète et virtuellement, les pokémons sont partout. Mon petit-fils en a même capturé un dans ma cuisine - mais il paraît que c’est une tactique pour appâter les joueurs; après, il faut se mettre en chasse, sortir, marcher! Bon, si ça amuse les gens, pourquoi pas, après tout? Autant qu’ils fassent quelques kilomètres à pied plutôt que de rester vissés à leur écran de jeu ou de télé.

En avant… marche!

Là où les questions commencent à me démanger, c’est lorsque je lis qu’il a fallu interdire à des joueurs l’accès au mémorial d’Auschwitz, que l’on compte déjà quelques accidents de la circulation dus à des piétons absorbés dans leur quête, ou qu’Hillary Clinton tout comme Donald Trump utilisent des appâts à pokémons afin d’attirer des électeurs potentiels. Il faudrait suggérer cela aux curés en manque d’assistance dominicale, ça ramènerait peut-être la jeunesse… Sans oublier le nécessaire consentement aux "conditions générales d’utilisation", qui s’étalent sur des dizaines de pages et qui sont, ni plus ni moins, un droit d’accès à toutes les données privées possibles et imaginables. Ainsi donc, il suffit de réveiller une nostalgie enfantine pour que des millions d’humains (dont beaucoup d’adultes) se mettent en ordre de marche. Les mêmes, sans doute, qui revendiquent haut et fort leur droit à l’autonomie et au libre choix…

Disant cela, je risque bien de passer pour une vieille attardée, une mère-la-morale qui ne vit pas avec son temps. Voire! Bien des jeunes (qui n’ont pas connu les pokémons dans leur enfance) regardent ces chasseurs comme ils regarderaient un cheval à cinq pattes: une bizarrerie peut-être sympathique, mais le signe aussi que quelque chose ne tourne pas tout à fait rond. Ou comme ils regarderaient, avec une gentillesse mêlée d’amusement, un vieillard retombé en enfance.

Dis-moi à quoi tu joues…

C’est peut-être bien de ce côté-là qu’il faut regarder: celui d’une enfance qui demeure, pour beaucoup d’êtres humains, un souvenir heureux, aux couleurs d’insouciance et de légèreté. Ce qu’on appelle un adulte, ce n’est peut-être bien qu’un enfant qui a grandi et qui conserve au fond de lui la nostalgie des châteaux de sable et des jeux en cour de récré. "On disait que j’étais un cow-boy… ou la reine… ou un magicien…" A bien des égards, la féroce logique du capitalisme libéral est un décalque parfait du Monopoly auquel toutes et tous nous avons sans doute joué, achetant rues et hôtels, avec de temps en temps un tour à la case prison… Mais quand les petits soldats de plomb deviennent de la chair à canon que l’on déplace comme des pions, quand on joue en bourse comme on jouait à papier/pierre/ciseaux, quand la seule règle du jeu qui vaille est celle du plaisir à tout prix et celle du plus fort, ça risque bien de ne pas être drôle pour tout le monde. Panem et circenses, du pain et des jeux: à force d’être immergés, tous âges confondus, dans un bain médiatique ludique, peut-être risquons-nous de trouver un jour normal d’être traités comme l’était le peuple romain par ses empereurs corrompus.

Le jeu, bien heureusement, fait partie de la vie. Pour autant, la vie, la vraie n’est pas pour tous ni tous les jours un jeu.

Myriam Tonus

Retrouvez la chronique de Myriam Tonus tous les mois dans le journal Dimanche.

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