David Bowie, une quête spirituelle


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David Bowie, une quête spirituelle
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
6 min

bowie2Deux jours après la sortie de son dernier opus, coïncidant avec le jour de ses 69 ans, le chanteur britannique David Bowie est décédé à New York, ce dimanche 10 janvier. Ses nombreux fans, les médias et la critique saluent en lui un artiste visionnaire. En quoi l’œuvre de Bowie est-elle particulièrement marquante? Quels en sont le sens et la portée?

Parmi les nombreux hommages qui ont été rendus à l’artiste figure celui du cardinal Ravasi, président du Conseil pontifical pour la culture. Sur son compte twitter, il a cité un extrait de la chanson "Space Oddity", tiré de l’album éponyme de 1969.

Génie visionnaire...

Difficile de résumer la carrière de cet artiste hors du commun, qui fut avant tout auteur, compositeur et interprète, mais également acteur, homme d’affaires avisé, lecteur de Nietzsche ou de Berthold Brecht, inspirateur de mode. David Bowie, c’est d’abord 25 albums produits en un demi-siècle, dans des genres musicaux aussi variés que la pop, le glam rock, le space rock, le blue-eyed soul ou le funk.

Cependant, Bowie ne suit pas les modes successives: il les crée ou les recrée, les façonnant à la mesure de qu’il veut leur faire exprimer. A cet égard, il est visionnaire, comme tous les grands artistes, quelle que soit la discipline exercée: il fait du neuf avec de l’ancien, il intègre des expressions musicales existantes dans sa propre recherche artistique, parfois à travers des expérimentations audacieuses. De l’avis de nombreux critiques,sa "trilogie berlinoise" – avec les albums "Low", "Heroes" et "Lodger" – reflète sa période musicale la plus riche et novatrice.

Une fois son projet réalisé, à travers un album ou plusieurs, David Bowie n’hésite pas à repartir de rien, ou presque, ne craignant pas de perdre un public acquis pour en conquérir d’autres. Ce que peu d’interprètes se risquent à faire. Mais, à certaines périodes, surtout entre 1983 et 1999, il n’hésite pas non plus à produire des chansons davantage accessibles au grand public, devenant alors une star mondiale.

… et excentrique

David Bowie (de son vrai nom, David Robert Jones), c’est aussi le provocateur excentrique, à la sexualité réputée débridée (on le dit bisexuel, il confirme et nie tour à tour, entretenant un flou… artistique à ce sujet), toxicomane pendant près d’une décennie, qui s’est finalement marié, civilement et religieusement, en 1992. Son épouse, Iman, la célèbre mannequin d’origine somalienne, l’accompagnera jusqu’à ses derniers instants.

L’artiste se crée également des personnages successifs, qu’il abandonne au gré de ses éternels recommencements musicaux: Major Tom, Ziggy Stardust, Thin White Duke, sont quelques-uns de ses plus célèbres avatars. Comme si le chanteur faisait de sa propre vie une permanente expérimentation, se faisant et se défaisant au gré de sa recherche. Mais, au fait, que cherchait David Bowie?

L’art comme lieu théologique

Avant d’entrer plus avant dans cette question (mais disons-le d’emblée : nous ne prétendrons pas y apporter de réponse), ouvrons une paranthèse qui, au premier abord, pourra sembler incongrue au regard de la personnalité et de l’œuvre de Bowie.

Dans le courant du 20ème siècle, la théologie catholique a accordé de plus en plus d’importance à des thématiques en apparence non religieuses: justice sociale, économie, paix mondiale…, et aussi: art et culture. En particulier la littérature, chrétienne, mais pas uniquement. On pense notamment au grand théologien suisse Hans Urs von Balthasar, qui consacra un ouvrage majeur au "Chrétien Bernanos" et, avant cela, passa en revue la littérature allemande des deux derniers siècles. Pourquoi faire? Pour y découvrir ce qui exprime une attente, une recherche humaine essentielle, et parfois une quête, explicite ou non, de Dieu. Une attente qui est déjà le signe de ce que l’Esprit de Dieu à l’œuvre. En ce sens, la littérature en vient à être considérée comme un "lieu théologique".

Or, ce qui vaut pour la littérature vaut également pour toutes les autres formes d’art: la peinture, la sculpture, la musique, le théâtre, le cinéma. Toutes – bien sûr davantage à travers certaines réalisations que d’autres – expriment la quête essentielle, existentielle, et donc spirituelle de l’être humain. Toute forme authentique d’art exprime une recherche de sens, plus ou moins consciente, plus ou moins explicite, et des manières les plus variées. Mais elles manifestent néanmoins des questions récurrentes, aussi anciennes que le monde, en même temps que sans cesse actualisées: les questions du sens de la vie, de la destinée de l’homme, de la souffrance, de la mort, de l’au-delà.

Ces questions, par elles-mêmes, cherchent des réponses, et peuvent aboutir à des ébauches de ces réponses, plus ou moins explicites, plus ou moins élaborées. La plupart du temps, ces questions et ces réponses sont cependant enfouies dans le cœur clair-obscur de la réalisation artistique elle-même, à travers ses différentes expressions du mystère que l’homme est pour lui-même, notamment dans son rapport au monde. Ces expressions peuvent varier presqu’infiniment, en fonction de la culture, de l’époque, de l’ère géographique de l’artiste. Or, la foi chrétienne se comprend elle-même comme une réponse à cette quête de sens qui s’exprime dans l’art: la réponse que Dieu a apporté lui-même à l’humanité en recherche, en son Fils Jésus-Christ.

Irruption de l’inattendu

Refermons cette paranthèse – ou plutôt non, ne la refermons pas, et revenons à David Bowie. Celui-ci ne reçut pas d’éducation religieuse. Dans ses jeunes années, il fut attiré par le bouddhisme tibétain, sans parvenir à y trouver vraiment le salut qu’il y cherchait, puis tour à tour par Nietzsche, le satanisme, le christianisme. Dans une interview de 2003, il dit: "Je ne suis pas un véritable athée, et cela me perturbe. Il y a quelque chose d’irrésolu. Je suis presque athée. Donnez-moi encore quelques mois...".

Que cherchait david Bowie ?... Quelle que soit la façon dont ses convictions religieuses ont évolué, l’oeuvre de Bowie exprime une recherche existentielle, sans cesse reprise, sans cesse recommencée, ce qu’exprime en particulier la succession de ses personnages, ses expérimentions musicales toujours renouvelées, ses modes de vie successifs.

De l’étrangeté au mystère

A différentes périodes de son parcours, ses chansons, ses clips, ses rôles au cinéma ou dans la vie, expriment une forme d’angoisse, la folie, la quête de soi, et sont volontiers dérangeant, surréalistes, torturés. La mort, l’au-delà, l’irruption de l’étrangeté sont omniprésentes dans son œuvre. Comme dans les films d'un autre David, Lynch, on y perçoit parfois comme un appel à se laisser bouleverser par l'irruption, parfois brutale, de l'inattendu, qui nous fait sortir de nos sécurités. C’est en ce sens que, peut-être, l’œuvre de David Bowie est un lieu théologique particulièrement fort et parlant. Dieu aussi, à sa manière propre, fait irruption dans nos vies, les bouleverse, mais en vue de nous diviniser, de nous ressusciter.

L’ultime album de David Bowie, paru deux jours avant sa mort, apparaît, a posteriori, comme un testament. On y perçoit comme un regain de vitalité créatrice avant la fin.

Les deux titres-phares de cet opus, "Black Star" et surtout "Lazarus", apparaissent comme une sorte de synthèse de la quête spirituelle du chanteur. Les clips regorgent de références religieuses, païennes mais aussi chrétiennes. Couché sur un lit d’hôpital, aveuglé, les bras ouverts, l’artiste chante : "Regarde ici en haut, je suis au Ciel. J’ai de cicatrices que nul ne peut voir" ("Look up here, I’m in Heaveni’ve got scars that can’t be seen"). L’expression d’un embryon d’espérance? A la fin du clip, le chanteur entre dans l’armoire, et ferme la porte. Image impressionante. Comme si l’auteur, se sachant condamné, avait voulu mettre en scène sa propre fin, avait voulu faire de sa mort une ultime expérience artistique.

En ce moment, il découvre peut-être que l'étrange est Mystère, que la mort est Vie, la folie Amour, et que ce qu'il cherchait dans des chemins souvent obscurs est Lumière.

 

Christophe Herinckx

Catégorie : Culture

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