Recep Tayyip Erdogan sort grand gagnant des élections de ce 1er novembre, largement remportées pas sont parti, l'AKP. Il retrouve une majorité perdue il y a cinq mois et bénéficie désormais des pleins pouvoirs.
Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) a raflé près de 50% des votes, ce dimanche, lors des élections anticipées convoquées par le président Erdogan. Avec ce résultat, son parti devrait bénéficier de 316 sièges sur 550. Les instituts de sondage prévoyaient pourtant des résultats nettement moins favorables pour l'AKP, autour des 40%. "Notre peuple a clairement exprimé lors des élections du 1er novembre qu'il préférait le service et les projets à la polémique", avait également affirmé Recep Tayyip Erdogan un peu plus tôt dans un communiqué.
Selon les résultats partiels, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate) arrive en deuxième place avec 24,5% des voix, suivi du Parti de l'action nationaliste (MHP, droite) avec près de 12%, tous deux en fort recul par rapport à juin. Derrière eux, le Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde), reste de justesse présent au Parlement avec un score de 10,4% au niveau national. Il y était entré au mois de juin avec 13% des suffrages.
En Belgique, où 132 bureaux avaient été ouverts, le parti a obtenu 38.462 votes, soit 69,40% des 55.423 votes. Il devance de loin les pro-kurdes du HDP avec 11,29% des votes (source: Le Vif).
Un pays scindé entre pro et anti Erdogan
Chaque événement violent, chaque attentat, chaque décision de justice arbitraire scinde plus profondément l’une des pièces maîtresses de l’équilibre moyen oriental en deux. L’attentat d’Ankara le 10 octobre dernier en a été le plus inquiétant exemple: alors même que le gouvernement turc annonçait sa profonde tristesse devant ces actes ‘barbares’, dans les rues d’Istanbul, d’Ankara ou de Diyarbakir, les manifestants étaient sortis, le doigt pointé vers le gouvernement, l’accusant de porter la responsabilité du massacre. Tout se joue désormais dans ce grand pays musulman comme si une partie de la population voulait encore croire au rêve de puissance et de développement économique incarné par le président Tayyep Erdogan, tandis que l’autre n’avait plus qu’un seul souhait: qu’il s’en aille avant qu’il ne cherche à confisquer les pouvoirs contre la volonté du peuple et abîme les traditions d’une Turquie laïque.
Erdogan cherche les pleins pouvoirs
Comment en est-on arrivé là? Depuis que le parti de la Justice et du Développement (AKP), mené par le président Erdogan n’a pas obtenu la majorité électorale qu’il souhaitait, le 7 juin dernier, pour changer la Constitution et s’accorder les pleins pouvoirs, le président s’est lancé dans une sorte de combat solitaire contre la décision des urnes, en convoquant de nouvelles élections ce 1er novembre. Face à lui et à ses rêves d’omnipotence, il y a deux partis essentiellement: le CHP, un parti kémaliste, gardien des traditions laïques qui fait habituellement un score autour de 25% et surtout le ‘jeune’ HDP, le parti démocratique des peuples mené par le dynamique Selahattin Demirtas, un Kurde qui a fait la surprise en récoltant 13% des voix, grâce à un électorat kurde, mais également turc! Pour évincer cet intrus et obtenir cette fois la combinaison gagnante, le président Erdogan n’a cessé de multiplier les manœuvres douteuses depuis quatre mois: afin de resserrer les rangs ‘nationalistes’, il a rouvert le front contre les Kurdes à travers la multiplication d’incidents meurtriers avec le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan dans le sud-est du pays; il a laissé ses partisans saccager les bureaux du HDP dans tout le pays et a multiplié les atteintes aux libertés fondamentales, en fermant journaux et radios, en limitant l’accès à certains médias sociaux et en n’hésitant plus à faire emprisonner les journalistes turcs les plus virulents sous prétexte d’insulte au président.
"Il y a un mot qui symbolise la ligne rouge que le pouvoir ne peut supporter, c’est le mot dictateur", explique Eysa Erden, coprésidente du parti HDP à Istanbul, le seul siège du parti à ne pas avoir été l’objet de saccages, "dès que ce mot est prononcé lors des manifestations, les policiers mettent leurs casques, sortent les gaz et foncent sur la foule pour la disperser." Une charge violente qui ne fait qu’enfler le rang des opposants. "La résistance augmente surtout dans les cœurs", susurre Lerzan, un petit bout de femme, ancienne du parti d’extrême gauche, le DHKP-C interdit. Dans le quartier stambouliote d’Armutlur où Lerzan veut nous montrer comment les ‘camarades’ ont arraché certaines collines surplombant le Bosphore à la mafia, plane un air livide de désolation urbaine marquée par les symboles communistes peints en rouge vif. Son amie, Zaynep nous installe dans ce décor urbain délabré d’où se détachent les fondations en béton d’une future cemevi, l’équivalent de la mosquée pour les Alévis, ces musulmans hétérodoxes qui constituent entre 15 et 20% de la population turque. "Pendant les années 80, les Alévis étaient opposés à l’armée, aujourd’hui, nous nous opposons à Erdogan", explique Zaynep, "mais pour nous, c’est toujours l’Etat répressif sauf qu’il a pris une façade civile." Si la gauche turque est réputée pour son radicalisme, l’opposition à l’AKP déborde largement ces milieux. "Dans l’opposition à l’AKP, il y a aujourd’hui tout ce qui ne ressemble pas à Tayyep: les Kurdes, les chrétiens, les Alévis, les femmes, les jeunes, les socialistes, les homosexuels", résume non sans humour la coprésidente du HDP à Istanbul, Ayse Erdem.
Le développement économique, "carburant" de l'AKP
Face à ces rangs aux contours perméables, se dressent ceux d’une Turquie que la politique du gouvernement Erdogan a favorisé: les populations d’Anatolie qui ont bénéficié du développement économique du pays, mais également l’ensemble des droites turques qu’elles soient plutôt nationalistes ou islamistes, voire les deux. "Les jeunes ont la mémoire courte", s’indigne un commerçant du grand bazar d’Istanbul, "il y a 20 ans d’ici, il n’y avait pas d’eau dans le bazar et les rues de nos villages étaient toutes en terre. Ils réclament à présent la liberté, mais quand il n’y aura plus de développement économique, ils auront tout perdu." Sur les rives de la mer Noire comme dans les campagnes anatoliennes, les populations conservatrices et musulmanes continuent de manifester un large soutien au président.
L'islam ou le bon Turc
Mais pris de mégalomanie, le président Erdogan ne peut désormais s’en satisfaire. Cherchant à façonner la Turquie selon ses rêves de grandeur et de puissance, il semble prêt à jouer toutes ses cartes, quitte à laisser la Turquie être emportée par la violence qui ravage son voisin syrien. Il n’hésite pas non plus à malmener les fondements laïcs de la République turque, en agitant l’attachement de son électorat à l’islam comme marque distinctive, voire comme différence essentielle pour définir le bon Turc. Dans le contexte tragique que connaît la région où les interprétations de l’islam sont devenues l’objet d’une guerre fratricide, ce jeu-là est certainement le plus dangereux dans lequel le président turc s’est engagé. Quelques jours après l’attentat d’Ankara, un match de football à Konya a parfaitement illustré cette dérive: alors que les joueurs de football respectaient une minute de silence en hommage aux victimes de l’attentat, le public s’est mis à les siffler en criant Allahu Akbar.
Laurence D’Hondt/MVL - photo: wikipedia creative commons
