Je pose cette question sans être sûr d'en connaître la réponse. Quand un enseignant ou un animateur pastoral se tient debout devant une assemblée de jeunes pour laisser résonner un texte d'Evangile, que se passe-t-il, au juste ? Un exercice pédagogique ? Ou quelque chose qui nous dépasse un peu ?
Ces derniers jours, l'Eglise a connu deux gestes de fermeté presque simultanés. D'un côté, le pape Léon XIV a tranché sans détour le conflit qui l'opposait à la Fraternité Saint-Pie-X : les évêques consacrés le 1er juillet sans son accord ont été déclarés schismatiques. De l'autre, quelques jours plus tôt à peine, Rome avait déjà opposé un refus tout aussi net à la demande de l'épiscopat allemand, qui souhaitait qu'un laïc "dûment mandaté" puisse, dans des circonstances exceptionnelles, prononcer l'homélie. Deux "non" fermes, presque coup sur coup. Et j'entends déjà la question monter, chez certains : Rome mesure-t-elle avec la même règle les audaces venues de la tradition et celles venues des courants progressistes ? Je ne sais pas trancher ce débat-là.
Mais une question plus modeste m'accompagne depuis, presque malgré moi, posée sur un ton de gardien : qui a, au juste, le droit de prononcer une homélie ? Le droit canonique, lui, répond avec netteté — le canon 767 réserve l'homélie liturgique à celui qui a reçu l'ordination. Je ne conteste pas cette clarté ; elle a sa raison d'être, elle protège quelque chose.
Mais voilà : j'ai découvert, en cherchant un peu plus loin, que le même droit canonique dit aussi autre chose, plus discrètement. Le canon 766 permet à un laïc de prêcher, ailleurs que dans l'homélie, quand c'est nécessaire ou simplement utile. Et cela m'a soulagée. Car cela veut dire que l'Eglise, dans ses textes mêmes, a déjà fait une place à cette parole-là. Elle ne l'a pas oubliée. Elle lui a seulement donné un autre nom.
Reste alors ce qui se joue vraiment, sur le terrain : dans une chapelle ou un amphithéâtre, quand mille jeunes sont assis là et qu'aucun prêtre n'est disponible. Un laïc se lève. Il ouvre un texte vieux de deux mille ans. Comment nommer ce moment ? Peu importe, au fond, le mot juste. Ce qui compte, c'est ce qui cherche à se frayer un chemin à travers lui : que ce texte si ancien devienne, pour ceux qui l'entendent, une parole vivante — ce que la première lettre de Jean appelle logos tès zoès, la Parole de vie.
Ce que le milieu nous enseigne
Car je crois qu'on ne prêche pas devant des adolescents comme on prêche ailleurs. Cela suppose une écoute double, presque exigeante : celle du texte, d'une part, et celle de ce qui traverse ces jeunes-là, d'autre part — leurs doutes, parfois leurs colères, et cette espérance qu'ils n'osent pas toujours nommer. Or le laïc qui les côtoie chaque jour porte en lui quelque chose que la seule fréquentation donne : il connaît leur langue avant même de connaître leur théologie.
Je ne pense donc pas qu'il faille voir cela comme un pis-aller, une solution en attendant mieux. Il m'arrive même de penser le contraire : que cette proximité est elle-même une grâce, une manière pour la Parole de trouver un passage que personne d'autre n'aurait pu lui ouvrir. Ainsi, le laïc ne prend la place de personne. Il continue, simplement, ce que l'Eglise ne peut pas laisser interrompu — la Parole qui cherche à rejoindre une vie.
Ne pas laisser le texte mourir
Face à des jeunes dont la culture religieuse est souvent fragile, presque effacée, ce qui se joue dépasse largement un cours ou une explication de texte. Ce qui se joue, en réalité, c'est de savoir si l'Evangile peut encore parler à quelqu'un aujourd'hui, dans sa vie concrète — ou s'il devient un objet de musée qu'on regarde de loin, avec respect mais sans vie.
Cela dit, je ne minimise pas la responsabilité que cela suppose. Il faut une vraie formation — biblique, théologique, spirituelle — pour ne pas tomber dans deux pièges qui guettent : parler seulement de soi, ou moraliser. Mais c'est justement cette formation, tenue avec humilité, qui rend une parole juste. Pas un titre, donc. Pas une fonction. Plutôt une manière d'être traversé soi-même par ce qu'on transmet.
Ce que le baptême a déjà donné
Il faut ici se souvenir de ce que le concile Vatican II a rappelé, et que nous oublions facilement : tous les baptisés participent, chacun à sa manière, au sacerdoce du Christ (Lumen Gentium, n°10), et les laïcs ont une part active dans la mission d'annoncer (Apostolicam Actuositatem). Prêcher en milieu scolaire n'est donc pas s'emparer de quelque chose qui ne nous appartient pas. C'est peut-être, tout simplement, laisser vivre ce que le baptême a déjà déposé en nous.
Alors, homélie ou pas ? Je ne sais pas, finalement, si la question est la bonne. Ce qui m'importe davantage, c'est ceci : quand une parole vraie touche le cœur d'un jeune qui ne s'y attendait pas, quelque chose se passe qui ne dépend d'aucun statut. Et je crois que c'est l'Esprit qui travaille là, discrètement, comme il le fait souvent — sans demander la permission.
Lionel JONKERS, professeur de religion catholique
