Dans son homélie prononcée le 10 juin dernier à la Sagrada Família de Barcelone, le pape Léon XIV a fait de l'inachèvement même de cet édifice – qui n'est pas terminé encore aujourd'hui – une méditation sur la condition humaine. Dans l’émission Décryptages de cette semaine, le frère Laurent Mathelot est revenu sur ce si bon goût d’inachevé.
L’inachèvement était au centre du discours du Saint-Père à Barcelone mais aussi, plus généralement, le maître mot de son voyage apostolique en Espagne. L’inachèvement contient en effet aussi l’idée se mettre ensemble pour faire face aux problèmes, notamment les problèmes actuels de la société. Cette idée était au cœur de ses échanges avec les jeunes à Barcelone.
Encore dix ans ?
La Sagrada Família est une basilique inachevée. Il lui manque encore une façade, la façade de la gloire, celle qui va représenter le Ciel. Il y en aura sans doute encore pour une dizaine d'années de travaux avant son achèvement. Et donc, ce n'était pas la consécration de la basilique qui avait lieu mercredi, ça a été l'inauguration de la tour du Christ, la plus haute tour, qui fait de cette église le plus haut bâtiment religieux du monde.
Record absolu ?
Mais attention au côté Guinness des records. Oui, il aura fallu 144 ans, depuis la pose de la première pierre en 1882, pour que la Sagrada Família atteigne son point culminant : la tour de Jésus-Christ, haute de 172,5 mètres, qui en fait aujourd’hui l’église la plus haute du monde. Mais une fois qu’on a dit cela, a-t-on vraiment dit l’essentiel ? Pas tout à fait. Car le détail le plus révélateur de Gaudí est peut-être ailleurs : l’architecte catalan a volontairement limité la hauteur de sa basilique pour qu’elle reste légèrement inférieure à celle de Montjuïc, la colline qui domine Barcelone. Autrement dit, même au sommet de l’ambition architecturale, l’œuvre humaine ne devait pas rivaliser avec la création de Dieu.
Visca Catalunya !
Gaudí n’a pas beaucoup voyagé. Son imaginaire s’enracine d’abord en Catalogne, dans son paysage, sa lumière, sa géologie et sa tradition spirituelle. Quiconque est entré dans la Sagrada Família l’a bien senti : l’intérieur de la basilique n’imite pas une église classique, il évoque une forêt. Les colonnes se ramifient comme des arbres, la lumière traverse les vitraux comme la lumière traverse des feuillages et tout l’espace semble pensé pour élever le regard.
Il faut aussi mentionner Montserrat, haut lieu spirituel de la Catalogne, avec son abbaye bénédictine et la Vierge noire. Ses aiguilles rocheuses et ses formes dentelées ont nourri l’imaginaire de Gaudí. Elles se retrouvent, de manière transposée, dans certaines silhouettes de la basilique.
Un projet qui dépassait son auteur, dès le départ !
La Sagrada Família est donc bien un chef-d’œuvre à la manière des cathédrales du Moyen Âge. Et Gaudí savait parfaitement qu’il n’en verrait pas l’achèvement. D’ailleurs, ce n’est pas lui qui a lancé ce chantier : la première pierre a été posée en 1882 sous la direction de Francisco de Paula del Villar ; Gaudí a repris le projet en 1883, en le transformant radicalement. À partir de 1914, il s’y est consacré presque entièrement, en sachant que cette œuvre le dépasserait. C’est aussi de cela dont il est question quand on parle de la noblesse de l’inachèvement.
Quand Gaudí meurt en 1926, la Sagrada Família est encore très loin de l’édifice que nous connaissons aujourd’hui. J’invite les auditeurs à regarder les photos du chantier de cette époque : on y voit surtout la façade de la Nativité en construction, avec une seule tour achevée, celle de l’apôtre Barnabé. Ce n’est pas encore la grande silhouette barcelonaise actuelle. Mais Gaudí avait bien pris soin de bâtir assez clairement pour laisser un modèle aux architectes qui viendraient après lui.
Maquettes et plans en cendres
Et c’est d’autant plus crucial qu’en 1936, l’atelier de Gaudí a été attaqué. Des documents ont été brûlés, des maquettes en plâtre brisées. La poursuite du chantier s’est donc faite à partir de fragments, de documents sauvés, de photographies publiées, mais aussi d’interprétations successives. C’est aussi ça, l’inachèvement…
La violence qui a frappé ce missionnaire de la pierre qu’a été Gaudí n’est pas surgie de nulle part. Elle s’inscrit dans un climat anticlérical très vif en Catalogne à l’époque, notamment lors de la Semaine tragique de Barcelone, en 1909, quand des églises et des couvents ont été sauvagement incendiés. Gaudí en a été profondément marqué. Dans cette Espagne industrielle, ouvrière, traversée par les tensions sociales, une partie du monde anticlérical identifiait (à tort) l’Église à l’ordre établi, aux élites, aux injustices de la modernité industrielle.
Expier les blessures et les pêchers de la modernité
C’est là que la Sagrada Família prend aussi son sens d’"église expiatoire". On peut y voir une réponse chrétienne aux blessures de la modernité : non pas un refus pur et simple du progrès, mais une tentative de replacer l’homme, le travail, la famille, la foi et la beauté au centre.
De ce point de vue, le rapprochement avec Rerum novarum, l’encyclique sociale de Léon XIII sur la condition ouvrière, est très parlant. La Sagrada Família ne se réduit évidemment pas à cette encyclique, mais elle en partage plusieurs préoccupations : la dignité du travail, les dangers d’un capitalisme qui oublie l’homme, mais aussi la méfiance à l’égard d’un socialisme athée qui prétendrait résoudre la question sociale en effaçant la dimension spirituelle.
D’un Léon à l’autre
Le geste de Léon XIV, venu bénir la tour de Jésus-Christ après la publication de son encyclique Magnifica humanitas sur l’intelligence artificielle, prend une force symbolique particulière. On passe de l’ère industrielle à l’ère numérique, mais la question demeure : que faisons-nous du progrès quand il menace de laisser l’homme de côté ?
Dans son homélie à la Sagrada Família, le pape a rappelé justement qu’un grand projet peut (et doit parfois) dépasser ceux qui l’ont lancé. Gaudí a su très vite qu il ne verrait jamais la fin de la construction de cette basilique (qui n'est pas SA basilique). Il travaillait avec l’idée que cette œuvre n’était pas seulement dans les mains des hommes bâtisseurs mais aussi et surtout dans les mains du Créateur.
Julien PAUL, d’après une intervention de Frère Laurent MATHELOT dans l’émission Décryptages du 12 juin 2026.
