Mgr Delville, Samuel Cogolati,…: des réactions belges sur l’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV


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Mgr Delville, Samuel Cogolati,…: des réactions belges sur l’encyclique Magnifica humanitas de Léon XIV
Par Jean Lannoy
Journaliste Multimédia CathoBel
Publié le
5 min

Publiée le 25 mai, Magnifica humanitas place la dignité de la personne au cœur de l'ère de l'intelligence artificielle. En Belgique, évêque, juristes, philosophes et théologiens réagissent. Tous saluent le texte. Mais chacun l'éclaire à sa manière : politique, militaire, anthropologique. Tour d'horizon.

Une phrase revient d'un commentateur à l'autre: "désarmer l'IA". L'expression est de Léon XIV. Elle dit l'ambition d'un texte signé 135 ans jour pour jour après Rerum novarum, l'encyclique sociale de Léon XIII. En 1891, l'Église regardait l'ouvrier face à la machine. En 2026, elle regarde l'humain face à l'algorithme.

Samuel Cogolati : une nouvelle question sociale

L'ancien coprésident d'Ecolo, juriste de formation, ne cache pas son enthousiasme. Sur les réseaux, il salue "peut-être le texte le plus radicalement humaniste de l'année". Sa lecture est politique. Il voit dans l'encyclique un prolongement direct de la doctrine sociale : là où Léon XIII protégeait le travailleur du capital industriel, Léon XIV veut protéger l'humain du capital algorithmique.

Cogolati insiste sur la concentration du pouvoir technologique, sur les données comme nouvelle matière première, sur la captation de l'attention. "Nous croyons être libres parce que nous scrollons", écrit-il. Et de résumer le déplacement opéré par le texte : "En 1891, l'Église demandait qui protégeait l'ouvrier face au capital industriel. En 2026, Léon XIV demande qui protégera l'humain face au capital algorithmique."

Sa formule finale fait écho au titre même du document : "La dignité humaine n'est pas une donnée exploitable."

Mgr Delville : « On ne peut pas tout confier aux algorithmes »

Au nom de la Conférence des évêques de Belgique, l'évêque de Liège livre une première réaction. Il lit d'abord le sous-titre, "La protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle", et y voit le choix d'une priorité : l'humain avant la technique.

Jean-Pierre Delville décrit une IA "passionnante, mais dangereuse". Il en rappelle les limites avec le pape : les machines ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne savent rien de l'intérieur. "On ne peut pas tout confier aux algorithmes", résume-t-il. Face à la tentation de la puissance et à la guerre présentée comme inévitable, il cite cette phrase du texte : "Avec la paix, on ne perd rien ; avec la guerre, on perd tout." Sa conclusion tient en quelques mots : "Un texte à lire, à méditer et à appliquer !"

Dominique Lambert : ce que veut dire "désarmer l'IA"

Le philosophe des sciences (UNamur et UCLouvain) a mené avec le Vatican des recherches sur l'IA dans le domaine militaire. Il s'arrête sur les critères concrets posés par l'encyclique pour l'usage des armes. Trois exigences, selon lui : identifier clairement les responsables, refuser les procédures opaques, préserver un délai pour le jugement moral avant toute décision irréversible, et protéger les non-combattants.

C'est là qu'il situe l'originalité du texte. « Désarmer l'IA », explique-t-il, ce n'est pas seulement la question des armes. C'est la soustraire à la course à la performance, militaire, géopolitique, commerciale, qu'il décrit comme une nouvelle forme de course aux armements. L'encyclique réclame un contrôle humain "effectif, conscient et responsable" et une régulation internationale, l'ONU à l'appui.

Stipe Odak : la tentation de la "Babel posthumaniste"

Professeur d'éthique appliquée à la faculté de théologie de l'UCLouvain, Stipe Odak prend le texte par ses images bibliques. Magnifica humanitas oppose deux figures : la tour de Babel et la Jérusalem reconstruite. Il en ajoute une troisième, qu'il juge plus redoutable : la "Babel post humaniste", celle qui ne cherche plus à dépasser les limites humaines, mais à s'en affranchir.

Sa lecture renverse l'évidence technologique. La communication parfaite ne fabrique pas la communauté, rappelle-t-il ; c'est souvent l'inverse. Et de citer le texte sur la cité rebâtie par des mains imparfaites : "les limites humaines ne sont pas un obstacle, mais un fondement", "une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres"(MH 8).

Lode Lauwaert : un texte juste, mais qui oublie les bénéfices ?

Philosophe de la technique à la KU Leuven, Lode Lauwaert apporte une note plus nuancée. Il salue une contribution bienvenue au débat. "L'Église exerce une autorité morale qui reste rarement sans écho", observe-t-il, et il soutient pleinement le message central : l'IA doit rester alignée sur l'humain.

Il pointe pourtant une limite. Ces principes lui semblent "quelque peu évidents". Et il relève surtout ce qui manque : le texte se concentre sur les risques, peu sur les bénéfices. Il prend un exemple. Dans un village reculé sans médecin, l'IA peut donner un conseil médical imparfait, mais meilleur que rien. Pour lui, un cadre moral complet reconnaîtrait les deux faces.

Bruno Patino : "pas technophobe", mais une affaire de gouvernance

Le président d'Arte, observateur de longue date du numérique, le dit d'emblée : l'encyclique n'est pas technophobe. Sa réflexion se tient à mi-chemin entre la technique et le spirituel. Elle pose une question de sens. Patino la formule ainsi : "À quoi sert la puissance sans le sens ?"

Il refuse autant la condamnation que le laisser-faire, qui revient selon lui à favoriser les plus puissants. L'urgence, à ses yeux, est la gouvernance des données : à qui appartiennent ces milliards d'informations sur nos identités, nos comportements, bientôt nos manières de penser ? Il plaide pour la lucidité plutôt que pour la peur : "on est plus libre quand on sait comment marchent les outils".

Chris Olah : quand un acteur de l'IA salue le texte

À la présentation au Vatican figurait une voix inattendue : Chris Olah, cofondateur d'Anthropic, l'une des entreprises majeures de l'intelligence artificielle. Il reconnaît travailler sous des contraintes qui "peuvent entrer en conflit avec le fait de faire ce qui est juste". D'où la nécessité, dit-il, de voix extérieures.

Olah décrit ces systèmes comme des objets encore mal compris, où ses équipes "continuent à découvrir des choses mystérieuses, voire inquiétantes". Et il salue la démarche du pape en appelant les institutions à l'imiter, parce que le monde a besoin, selon ses mots, de "voix morales que les incitations ne parviennent pas à faire plier".


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