Impossible de méditer cette page d’Evangile sans s’attarder sur le mot gloire. Et il est bon de s’y attarder en compagnie de spécialistes en langues anciennes… Le mot grec dont gloire est la traduction est un mot ambigu, qui risque de rendre déconcertante, voire choquante, la demande de Jésus à son Père: "Père, glorifie ton Fils…" Parce qu’en grec, comme en français, à l’idée de gloire, nous associons assez spontanément éclat, succès, admiration médiatique. Nous sentons, bien entendu, que tout cela est totalement éloigné de ce que vit Jésus, et de ce qu’il attend du Père. Alors, il nous faut quitter le grec pour l’hébreu.
Dans la Bible juive, le mot traduit par gloire a une tout autre résonance. On est du côté du poids, de ce qui fait tenir. Du côté de la densité, comme l’or qui a une densité (et donc une valeur) bien plus grande que les autres métaux. Et c’est si vrai, que, selon les Ecritures, la gloire, la densité ou le poids de l’être appartiennent à Dieu seul. Lui seul fait tenir, car lui seul a un vrai poids (Rien d’étonnant si certaines manifestations divines sont littéralement écrasantes…) "Père, glorifie ton Fils…" est une prière qui manifeste qu’au moment d’affronter la violence et l’horreur de la Passion, Jésus s’en remet totalement à son Père. Il sait que seul le Père peut le faire tenir sur ce chemin d’humiliation et d’obscurité (à mille lieues de ce qu’on entend par gloire parmi les hommes) … D’ailleurs, écoutons-le jusqu’au bout: "Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie." Pour nous, la gloire relève de l’expérience individuelle (avec souvent une dimension narcissique…) Et voilà que Jésus en fait une réalité de partage, de communication mutuelle, une autre manifestation de son union au Père… Le poids de la gloire révèle la densité de l’amour. Etre glorifié est une occasion privilégiée d’aimer.
Alors, au regard de mon histoire personnelle, à moi de m’interroger sur mon propre rapport à la gloire: dans les lieux, les activités où j’ai été estimé, voire admiré, qu’est-ce qui a fait ma gloire, ma fierté? Est-ce dans l’éclat de la réussite, du succès, de l’admiration médiatique? Ou bien est-ce dans la densité de mon être, là où je savais donner le meilleur de moi-même, justement parce que je donnais ce que j’avais moi-même reçu? Où ai-je connu la vraie gloire? Quelles circonstances ai-je envie de nommer les plus glorieuses de mon existence, même si, paradoxalement, elles n’ont rien eu d’éclatant aux yeux de mon entourage?
Aujourd’hui, je peux essayer de me rappeler quand et où - dans la joie la plus profonde et peut-être la plus inattendue, dans l’humilité, dans le silence (ce qui, à première vue, n’a rien de glorieux) - j’ai senti combien le Seigneur seul me faisait tenir, je peux essayer de me rappeler quand et où j’ai su qu’il me manifestait avec le plus d’intensité (de densité?) la force de son amour.
