Et si nos failles, faiblesses et fragilités n’étaient pas des échecs à effacer, mais des fondations à transformer ? À partir d’un projet architectural belge primé, la philosophe Laura Rizzerio nous invite à porter un autre regard sur les "ruines" de nos vies.
En 2026, le prix Mies van der Rohe, qui récompense les réalisations architecturales les plus marquantes en Europe, a été attribué au Grand Palais de Charleroi, récemment rénové.
Les explications des deux architectes qui ont mené ce projet m’ont interpellée: "On nous avait demandé de démolir la partie centrale de ce vieux bâtiment en béton pour créer un grand hall plus contemporain. Mais nous ne l’avons pas fait", ont-ils affirmé, "car tout était déjà là. Ce qui aurait dû être détruit contenait déjà tous les éléments nécessaires à sa rénovation."

Ce que la ruine porte en elle
Ce qui m’a frappée, c’est leur manière de regarder ce vieux bâtiment. Ce que certains considéraient comme du négatif à éliminer est devenu, grâce à leur regard, la pièce maîtresse de la rénovation, digne de recevoir un prix prestigieux.
Cela m’a fait réfléchir à la manière dont nous traitons notre existence lorsque nous la ressentons comme malmenée par nos faiblesses et nos failles. Et, par contraste, j’ai pensé à ce que nous célébrons à la fête de Pâques: la joie de la Résurrection. Mais y croyons-nous vraiment?
A certains moments, notre quotidien ressemble en effet à ce vieux palais que l’on suggérait de démolir pour mieux le rénover. Face à tout ce que l’actualité nous apporte de sombre - les guerres, les restrictions budgétaires, l’augmentation des prix - mais aussi face à nos épreuves personnelles - deuils, maladies, souffrance de nos proches, désespérance de certains jeunes -, ne sommes-nous pas tentés de penser que nous pourrions mieux vivre en éliminant simplement ce qui ne va pas?
Nous agissons alors comme ceux qui veulent raser une ruine pour dégager un espace où reconstruire quelque chose de neuf et de plus performant, sans prêter attention au fait que cette ruine porte peut-être déjà en elle ce qui pourrait la faire revivre, en la transformant.
La nécessaire vulnérabilité
C’est peut-être parce que la culture dans laquelle nous évoluons, souvent individualiste et tournée vers la performance, nous fait croire qu’une vie est "réussie" lorsqu’elle possède ce qu’elle désire et se maintient dans une forme de bien-être sans contrainte. Mais cela nous conduit à oublier que l’existence est aussi, et nécessairement, marquée par la vulnérabilité. Nos failles, nos blessures, nos manques, le deuil des images idéales de nous-mêmes sont là pour nous le rappeler.
Et lorsque cette vulnérabilité se manifeste plus ouvertement - à travers la maladie, les accidents de la vie, la dépendance ou la vieillesse -, nous n’y voyons souvent que ce qu’elle a de négatif. Pour continuer à avancer, nous cherchons alors à la repousser, comme on détruit un bâtiment ancien dans le but de reconstruire du neuf.
Pourtant, c’est précisément ce refus d’accueillir notre vulnérabilité qui peut nous appauvrir. En voulant nous protéger de tout ce qui pourrait nous atteindre, nous risquons de nous fermer, d’éviter toute véritable relation avec autrui et avec notre environnement. Or, sans ouverture, la vie ne peut pleinement se déployer. La peur de notre propre fragilité devient alors un obstacle au développement personnel et au vivre ensemble.
Des espaces nouveaux
C’est ici que je reviens à la fête de Pâques que nous venons de célébrer. Car la joie de Pâques réside dans la certitude que nos vies sont déjà sauvées, telles qu’elles sont. Et qu’il n’est pas nécessaire d’en effacer les failles pour leur donner du sens et de la beauté. Même une vie en "ruine" porte en elle ce qui peut la faire renaître - transformée, renouvelée, mais toujours profondément elle-même.
Puissions-nous alors apprendre à regarder le fragile, le blessé, le vieux de nos existences, comme les architectes ont regardé le Grand Palais de Charleroi: non comme quelque chose à supprimer, mais comme un lieu à transformer. Ainsi pourront naître, au cœur même de nos "ruines", des espaces nouveaux où la fraternité, la joie et la paix cohabitent avec nos vulnérabilités.
Laura RIZZERIO
philosophe, UNamur
