Depuis cinq ans, l’Eglise invite ses fidèles à la synodalité, c’est-à-dire à "cheminer ensemble". Pour Monique Dehin, il ne faut pas y voir un débat démocratique, mais plutôt un exercice de discernement afin que l’Eglise puisse, de manière harmonieuse, accorder ses différences pour poursuivre sa mission.
Voici bientôt cinq ans que nous vivons en Eglise sous le thème de la synodalité, communément considérée comme l’art de "cheminer ensemble". Tant le vade mecum de lancement que le document final du synode y reconnaissent trois aspects distincts de la vie de l’Eglise. C’est tout d’abord l’art de vivre, de proposer et de transmettre la fraternité ecclésiale enracinée dans la communion eucharistique; ce sont ensuite les structures et les processus ecclésiaux au service du discernement, mais aussi les différents événements synodaux auxquels toute l’Eglise est convoquée.
Nos instances et conseils synodaux s’élaborent au départ d’une consultation des fidèles, affinée par la "conversation dans l’Esprit". Ils restent néanmoins des organes consultatifs destinés à éclairer l’autorité compétente sur la décision à prendre. A la différence du débat démocratique, le discernement ecclésial apparaît donc comme une "pratique spirituelle". Sur la base de l’union du Sensus fidei fidelium (et non de l’opinion majoritaire) et du magistère des pasteurs, il tend à exprimer le consensus de toute l’Eglise dans la même foi et à déployer la mission commune, dans l’unité, sous la houlette du successeur de Pierre.
Ne devrions-nous pas dès lors envisager la synodalité, non comme un système démocratique de défense de convictions personnelles, mais comme l’expression d’une passion commune pour la mission d’évangélisation?
Le Christ a émis le vœu "que tous soient un", mais différences, divergences et oppositions de toutes sortes subsistent tant dans l’Eglise catholique, entre les Eglises et autres confessions, que dans les relations au monde.
L’unité comme harmonie
C’est ici qu’intervient la notion d’harmonie. Fille d’Arès (dieu de la guerre) et d’Aphrodite (déesse de l’amour), Harmonia tient en ses mains les forces opposées. Elle les joint et tente de les stabiliser. De leur équilibre instable naissent l’unité, la paix et leur corollaire, la beauté. C’est pourquoi il est souvent fait référence à l’harmonie dans le domaine des arts et plus particulièrement en musique. Ceci peut nous éclairer sur la pensée sous-jacente aux conclusions du synode: "L’unité comme harmonie".
Appliquons-nous à écouter une œuvre musicale, non comme écran aux bruits de fond, mais en nous attachant à la comprendre. Sa cohérence se fonde sur ses oppositions sonores! Laissons-nous imprégner par ses mélodies et sa symphonie, entraîner par la dynamique des mouvements, surprendre par la succession des entrées de voix, enlacer par les courbes et contrecourbes mélodiques, soutenir ou même déstabiliser par les assises et glissements harmoniques, guider par leurs nuances permettant tour à tour la distinction d’un timbre ou l’émergence d’une des voix. A chaque interprétation, la même pièce se dévoile semblable et pourtant différente. Tant le respect de l’indépendance de chacune des parties que l’attente de leurs convergences et de leur complicité préservent l’unité de l’œuvre; l’une et l’autre garantissent l’équilibre de ses confrontations sonores, en un mot "son harmonie" que stabilise la baguette du chef d’orchestre, non sans égard pour l’œuvre et son compositeur.
Il en est ainsi de la synodalité. Son unité ne peut résulter d’une uniformisation égalitaire ou de pratiques éprouvées, mais bien de l’équilibre des différences et des particularités, ceci sans préjudice du dépôt de la foi, en pleine communion avec l’évêque de Rome.
"Etre Eglise" plutôt que "faire Eglise"
Il en va de même pour l’homme dans le projet créateur. Cellule de base de la société, la famille naît de l’altérité du couple; celui-ci engendre et rassemble des êtres différents qui ne se sont pas tous choisis. Elle est le lieu des rivalités et des oppositions, mais aussi de l’affection, de la complicité, de la solidarité et de la loyauté. En perpétuelle recherche d’équilibre et d’unité dans l’amour mutuel, elle apparaît comme le creuset de la communion fraternelle dans l’harmonie. Ce n’est pas sans raison que le concile l’a dite "Eglise domestique".
Oui, bien plus qu’un type d’organisation ou un mode de fonctionnement articulé sur de nouveaux ministères, la synodalité en Eglise nous apparaît comme l’art de vivre l’unité dans la diversité des particularismes locaux et des traditions propres, la doctrine restant sauve. Il ne s’agit donc pas tant de "faire Eglise" de manière restructurée que d’assumer ensemble, chacun pour sa part et selon ses charismes, le fait d’"être l’Eglise". Le Christ, seul maître de l’œuvre, en a confié la mission à tous et l’harmonisation à Pierre.
Puisse notre Eglise, forte de sa foi, se mettre à l’école des familles et, implantée en chaque lieu, tenir sa voix dans l’harmonie du monde!
Monique DEHIN
Titre, chapeau et intertitres sont de la rédaction.
