C'est la polémique de cette entrée en Avent! Même en France, il est question de la crèche de la Grand-Place de Bruxelles. Si le débat agite jusqu'aux milieux politiques, qu'en pensent finalement les catholiques? Les avis sont contrastés...
Au cours des dernier jours, la polémique a gagné en importance. Bien avant d'être une question spécifiquement catholique, elle est devenue l'objet d'un large débat intégrant des questions complexes comme le respect des traditions, la sécularisation, l'identité nationale, l'art, la multiculturalité ou la place de la religion dans l'espace public. Autant de questions très... politiques. Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que divers partis se soient emparés de la question. Ce week-end, le Mouvement réformateur a même lancé une pétition en ligne intitulée "Rendez-nous notre crèche et notre marché de Noël".
La fan du curé
Si de nombreuses personnes se sont emparées du débat, il reste intéressant de se demander ce que les catholiques eux-mêmes en pensent. Rappelons d'emblée que lorsque la Ville de Bruxelles souhaita renouveler la crèche, elle se tourna vers l’Eglise. Benoît Lobet, doyen de la cathédrale, a été impliqué dans la sélection du projet. "La tradition, ce n’est pas quelque chose de figé, elle doit être créatrice sinon elle est figée et elle meurt", affirme-t-il encore aujourd'hui, soutenant le projet de l’artiste Victoria-Maria Geyer. Une prise de position particulièrement appréciée par Caroline Sägesser, chercheuse au CRISP et fine observatrice de notre vie politique. "Je suis en train de devenir fan du curé-doyen de la cathédrale", a-t-elle commenté sur Facebook.
Un navrant Avent?
Parmi les personnes qui se sont insurgées ces derniers jours figurent de nombreux catholiques. Certains se sont adressés à la rédaction de CathoBel : "Le message du Christ et son engagement ne méritaient pas autant de désinvolture et de mauvais goût", "Ce n'est pas l'Avent que j'ai l'impression de vivre là mais le Navrant !"…
Sur Facebook, le théologien Dominique Martens s'est montré plus précis : "Pour bien exprimer l'Incarnation, on désincarne en supprimant le visage, tellement central dans la relation, comme l'a si bien montré Lévinas. Surprenant." Toujours sur Facebook, c'est aussi sur cette question de la "défiguration" que Jean Stemler, catholique adepte des réseaux sociaux, a réagi - non sans humour: "Ils auraient dû flouter le visage du mouton et de l’âne aussi pour qu’on puisse s'identifier à qui on veut."
Politiser les symboles culturels
On l'aura compris: outre la question de l'incarnation, c'est une influence de certaines idéologies sur les symboles religieux qui est dénoncée. Notamment par Pierre-Yves Dallenogare, professeur de religion à Charleroi et très actif sur les réseaux sociaux. "Ce qui est dérangeant, c'est d'utiliser de façon non neutre des symboles religieux", estime-t-il. "L'idéologisation 'mainstream' est ici patente. Mieux vaut ne pas s'aventurer dans cette voie et rester dans l'usage le plus classique de la symbolique de la crèche." Et encore: "que les édiles s'abstiennent de politiser des symboles culturels destinés au tout venant qui ne partage pas nécessairement l'idéologie écolo-woki-progressiste ici à l'œuvre".
Certains catholiques n'ont pas hésité à aussi faire référence à l'islam. "Tant que vous y êtes, pourquoi ne pas mettre une burqa à Marie?", a envoyé quelqu'un à la rédaction de CathoBel. Un autre a dénoncé "une crèche 'charia compatible' où les visages sont supprimés parce que chez les salafistes il est interdit de représenter un visage."
Le déclin du christianisme?
Dans le même temps, plusieurs catholiques ont cependant apporté leur soutien à la nouvelle crèche. C'est le cas de Paul Forget. "La crèche de la Grand-Place rappelle que l’art religieux s’est toujours nourri des cultures et des réalités de son temps", estime le jeune homme. "Ici, l’artiste s’inscrit dans une société plurielle, confrontée aux enjeux écologiques et sociaux qui la traversent."
Plusieurs chrétiens ont aussi manifesté leur désaccord sur la récupération politique de la polémique. Et rappelé que le message de Jésus est clairement ancré dans la justice sociale et la solidarité. Pour Simon-Pierre de Montpellier, rédacteur en chef de la revue En Question, le fait que l’on s’insurge davantage d’une crèche inclusive que de la pauvreté dans notre pays est un signe du "déclin du christianisme". Il est rejoint par le philosophe Guillaume de Stexhe : "je serais très heureux que cette crèche soit perçue, (presque) comme le déplore le président du MR, comme un appel à voir l'invisible – « Dieu » – en tournant le regard vers les invisibles sociaux: les ‘zombies’, les SDF, les migrants. C'est la signification fondamentale de la crèche pour les chrétiens".
Retour à l'essentiel
Plusieurs catholiques ont aussi invité les catholiques à la désescalade. Et à se recentrer sur l'essentiel. C'est le cas du prêtre assomptionniste Marc Leroy: "Mettez des crèches à vos fenêtres... au lieu de vous battre comme dans une cour de maternelle. L'Eglise aussi a défiguré le Christ. Soyeux un peu plus humble. Et occuppons nous de ceux qui souffrent".
Sur sa page Facebook, l'unité pastorale du Kerkebeek a aussi joué la carte de l'apaisement: "ne laissons pas la division gagner, et prendre le pas sur ce que toute crèche, quel que soit son style, doit évoquer en nos coeurs, et pensons que notre Seigneur s'est voulu tout petit parmi nous, né entouré des reclus et rejetés". Après avoir publié ce post, l'administrateur du compte Facebook se voyait cependant contraint de désactiver les commentaires "pour éviter de nourrir haine et discorde." Avec ce petit mot: "Désolé, Seigneur, de te faire subir cela
".
"Hier, lors des célébrations dominicales, j'ai rencontré des paroissiens 'remontés' contre la crèche ou contre les 'contre'", relate encore, ce lundi, Serge Maucq, curé de la paroisse Notre-Dame d'Espérance à Louvain-la-Neuve. "Heureusement, la célébration de l'entrée en Avent a pacifié tout le monde et créé la communion." Ouf!
Vincent DELCORPS
