« Des rites pour la Vie » : le livre de Gabriel Ringlet questionne la philosophe Laura Rizzerio


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« Des rites pour la Vie » : le livre de Gabriel Ringlet questionne la philosophe Laura Rizzerio
"Le rite ouvre les individus sur l’universalité, et devient le lieu d’une expérience partagée et salutaire." © Adobe Stock
Par La rédaction
Publié le
6 min

Cette rentrée a été marquée par la publication du nouveau livre de Gabriel Ringlet : Des rites pour la Vie. Philosophe et professeure à l’UNamur, Laura Rizzerio l’a lu avec intérêt. Elle confie ses impressions de lecture et ses interrogations liées à celle-ci.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le dernier essai de Gabriel Ringlet, Des rites pour la Vie. C’est un livre qu’on peut "dévorer" tellement le récit touche au cœur le lecteur qui s’aventure entre les pages. Le texte invite à reconnaître à quel point l’acte de célébrer peut soutenir les moments forts de la vie. Et il insiste sur la nécessité de comprendre ce que "célébrer" signifie, par-delà toute convention ou répétition machinale de rites institués.

Et il a raison d’affirmer qu’il y a urgence à réenchanter nos célébrations en Eglise, car elles deviennent de plus en plus incompréhensibles à un grand nombre de personnes. C’est là le premier questionnement que le livre m’a offert : que signifie "célébrer" ? Et comment "célébrer" ? Certes, après la lecture de ces pages, je ne participerai plus à une célébration avec le même état d’esprit.

D’où vient cet appel qui investit le célébrant ?

Pour Gabriel Ringlet "célébrer” n’est pas "animer”, car, à la différence de l’animation, la célébration porte en elle une parole “qui vient de plus loin” et dépasse le célébrant lui-même. Cette parole, "poétique”, est capable “de faire surgir la parole originelle de celui ou de celle à qui le célébrant s’adresse”. Célébrer relève donc d’une "vocation”, d’un appel qu'il n’est pas donné à tous de recevoir.

Au fil des pages et des récits qui sont proposés, le livre a cependant ouvert en moi une seconde question, plus profonde, à laquelle je n’ai pas trouvé de réponse. Car d’où vient cet appel qui investit le célébrant lui permettant de "célébrer” et de rejoindre en profondeur celui à qui la célébration s’adresse ? En parcourant la première partie du livre, j’ai gardé l’impression que le célébrant et sa parole sont au centre de la célébration bien davantage que “la parole venue d’ailleurs”.

Et cela malgré l’espace qui est laissé aux "célébrés" pour enrichir le rite de leurs propres souhaits et de leurs propres paroles. Qu’on se trouve dans un rite de pardon, de mariage, de baptême ou d’adieu, on a du mal à voir en quoi ceux et celles à qui la célébration s’adresse voient leurs attentes et leurs sentiments "transportés” vers cet "ailleurs” auquel pourtant le rite promet de conduire. Le rite se contente d’accompagner de façon consolatoire l’attitude déjà présente, préalablement, dans l’intention de celui qui a demandé la célébration.

Faire reconnaître par toute une communauté

Alors ma question : qu’est-ce qu’un rite et à quoi sert-il ?
Le sociologue Pierre Bourdieu affirme que les rites ont la fonction d’instaurer un monde nouveau en ce qu’ils permettent de légitimer une situation ou une fonction en la faisant reconnaître par toute la communauté*. Ce qui veut dire que le rite, pour Bourdieu, lorsqu’il affirme “tu es circoncis; tu es baptisé; tu es pardonné; tu es consacré prêtre ou roi ou chevalier…”, institue l’identité de son bénéficiaire, en l’imposant par le fait de l’exprimer face à tous. De cette façon, celui qui est institué par le rite se trouve reconnu en tant que membre de la communauté, il peut assumer sa responsabilité et recevoir le don que le rite lui a conféré. C’est ainsi que le rite ouvre les individus sur l’universalité, et devient le lieu d’une expérience partagée et salutaire.

Alors, si le rite est cela, peut-il se déployer en étant déraciné de la communauté qui l’a engendré ? Ne perd-il pas la garantie de l’universalité que l’on attend de lui s’il est réécrit en dehors de la tradition portée par cette même communauté ? Si le désir de célébrer est l’expression de la volonté des individus de marquer leur appartenance à la communauté et s’il manifeste leur besoin de reconnaissance au cœur de la communauté lors de moments forts de la vie, il faut que le rite s’insère réellement dans l’histoire de la communauté qui l’a engendré. C’est la seule garantie d’universalité qu’il peut offrir.

"Réenchanter" les rites sans les priver de leur "substance"

Or, Gabriel Ringlet répond au désir de célébration de ceux qui s’adressent à lui en officiant en tant que prêtre de l’Eglise catholique et ministre du culte catholique. Comment pouvoir affirmer que sa parole “vient de plus loin que lui” si la célébration ne s’inspire que sommairement de la tradition qui la soutient ? Et comment pouvoir effectivement réenchanter les rites de la tradition chrétienne si ceux-ci sont réécrits grâce à la créativité du célébrant qui les rend, certes, plus audibles mais qui les prive de leur sens en les éloignant en même temps de Celui qui les a institués et de l’histoire de la communauté qui les a portés au fil des siècles ? Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais elles me paraissent importantes à poser pour pouvoir "réenchanter" des rites, qui ne parlent plus aux gens, sans cependant les dénaturer et les priver de leur "substance".

La coupure de la tradition que Gabriel Ringlet propose d’opérer dans la célébration des sacrements ou de certains temps liturgiques de l’Eglise catholique me questionne en tout cas. Est-ce la seule possibilité de réenchanter les rites ?

Laura RIZZERIO

*"Le rite de passage aujourd’hui", conférence tenue à Neufchâtel, en octobre 1981

"Autant besoin de rites que de pain"

Prêtre et théologien, écrivain, auteur d’une vingtaine d’ouvrages, membre de l’Académie royale de Belgique, Gabriel Ringlet fut aussi journaliste, professeur (de journalisme et d’ethnologie de la presse) et vice-recteur de l’UCLouvain. Ce qui anime ce libre penseur (comme il se définit lui-même) du monde catholique, c’est de pouvoir faire entendre la Parole biblique dans un langage "non codé", à la portée du plus grand nombre.

Outre l’accompagnement en fin de vie dans lequel il s’investit beaucoup, Gabriel Ringlet travaille aussi depuis une trentaine d’années à "ré-enchanter les rites". Dans son prieuré de Malèves-Sainte-Marie (Brabant wallon), il a même créé une Ecole des Rites et de la Célébration qu’il coanime notamment avec une pasteure et une responsable de loge féminine.

Une école dont l’idée a germé avec la publication de son livre La Grâce des jours uniques (2018). Dans cet ouvrage, le prêtre raconte comment des personnalités de tous horizons et de toutes convictions se sont prêtées au jeu de liturgies du Vendredi saint "hors des sentiers battus". Il fait aussi mémoire de célébrations plus intimes, dans une chambre d’hôpital ou autour d’un berceau…

Son nouveau livre, Des rites pour la Vie, s’inscrit dans cette préoccupation : à savoir que croyants comme incroyants ont "autant besoin de rites que de pain". Gabriel Ringlet y raconte une vingtaine de célébrations singulières qu’il a mises en place. Des mariages, des liturgies pour Noël ou la Semaine sainte, mais aussi un baptême qu’il s’agit d’effacer, de "fermer à feu" pour faire place à une nouvelle bénédiction, un rituel suite à une euthanasie, une IVG…
"Célébrer est une exploration à l’intérieur de soi", confie l’auteur.

Gabriel Ringlet, Des rites pour la Vie. Albin Michel, août 2025, 252 pages.

Catégorie : Sens et foi

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