Education : Comment peut-on encore grandir aujourd’hui ?


Partager
Education : Comment peut-on encore grandir aujourd’hui ?
© Adobe Stock
Par Vincent Delcorps
Publié le
4 min

Hyperactivité, troubles autistiques, addictions aux écrans… Chez les enfants comme chez les ados, les symptômes se multiplient. Mais quelle est la cause profonde de leur mal? Peut-être est-elle à rechercher dans des évolutions sociétales profondes et dans la fragilisation des figures d’autorité.

Beryl Koener © Cathobel/VD

"Docteur, mon fils a un problème avec l’autorité." "Que puis-je faire? Ma fille a du mal avec la frustration." "Je viens vous voir parce que rien n’y fait: mon garçon ne tient pas en place." "J’espère que vous pourrez m’aider: mon pré-ado est tout le temps sur ses écrans." "Et le mien refuse systématiquement de faire ses devoirs." "Je pense que c’est une hyper-sensible." "Je me demande s’il ne serait pas un haut potentiel?" "Croyez-vous que ma fille est autiste? Ou TDAH?"…

Ces enfants qui rendent fous

Si vous passez une petite journée dans le cabinet d’un pédopsychiatre, voici quelques bouts de conversation que vous entendrez sûrement. Peut-être les aurez-vous d’ailleurs vous-même entendus au sein de votre entourage… Il faut dire que le mal-être des jeunes s’accentue, en même temps que le malaise de leurs parents. De plus en plus d’adultes sont inquiets parce que leurs enfants les rendent fous. Mais dans le même temps, de plus en plus de psys se demandent si certains parents ne sont pas en train de devenir un peu… fous!

Voilà pourquoi plusieurs professionnels de la santé mentale des jeunes lancent un appel. Leur dur diagnostic porte moins sur les jeunes d’aujourd’hui que sur l’ensemble de notre société. Une société qui aurait perdu toute notion d’autorité. Une société qui ne parviendrait plus à assurer la transmission. Une société qui ne serait plus capable de fixer des cadres. Et qui aurait fait de ses fils et de ses filles de véritables "enfants-Dieu".

Quand l’autorité a perdu sa légitimité

Pour bien comprendre le problème, il faut remonter le temps. Cinq siècles environ. A la fin du Moyen Age, pour la première fois, les progrès des sciences viennent bousculer le poids des autorités traditionnelles – et singulièrement celui de l’Eglise. C’est le début d’un long processus. Dans les siècles qui suivent, les idées de liberté et d’égalité émergent, avant de s’imposer. Plus récemment, Mai 68 vient définitivement mettre en pièce les restes du modèle classique. "Le monde d’hier, c’était une pyramide de pouvoirs", résume Jean-Pierre Lebrun, psychiatre. "L’autorité était spontanément exercée par celui qui occupait le sommet de la pyramide, et tout le monde l’acceptait. Aujourd’hui, on est dans une visée égalitaire, marquée par l’horizontalité. Et dans ce modèle, la place d’autorité n’a plus de légitimité.

L’évolution n’est pas forcément mauvaise. "Par le passé, on a pu connaître des abus d’autorité", explique Beryl Koener (photo), pédopsychiatre. "Il était donc important que l’on puisse remettre en question l’autorité du maître." "Mais le problème est que beaucoup pensent aujourd’hui qu’on est libéré de la verticalité", complète Jean-Pierre Lebrun. "Or, il est impossible de s’en débarrasser entièrement." La victoire de l’épanouissement individuel sur l’horizon d’une société partagée? Sans doute. "Par le passé, les devoirs l’emportaient fortement sur les droits", ajoute Beryl Koener. "Aujourd’hui, c’est l’inverse."

Le développement de la personne

Preuve d’une véritable dynamique sociétale, il n’est pas anodin d’observer que même le droit s’est profondément adapté à cette évolution – tout en la favorisant activement. "Au cours des 40 dernières années, on a assisté à un renversement, on est passé d’une perspective à une autre", introduit Jean-Louis Renchon, professeur émérite de droit à l’UCLouvain, fin observateur de la façon dont les lois régissent les rapports entre la société et les plus jeunes.

Résumons: historiquement, l’éducation était conçue dans une perspective collective. "Eduquer, c’était introduire l’enfant dans la société en lui inculquant les valeurs de cette société et en l’invitant à les respecter", détaille Jean-Louis Renchon. "Mais au cours des quatre dernières décennies, une autre posture s’est introduite, presque à notre insu. La perspective collective a été considérée comme oppressante. Au nom de la lutte contre le moralisme, on a déconstruit les valeurs morales… Et tout cela au profit de l’épanouissement de la personnalité de l’enfant."

En Belgique francophone, le décret "Missions" de 1997, relatif à l’enseignement fondamental et secondaire, en offre une bonne illustration. Quel est l’objectif de l’école? "Promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves", lit-on en l’article 6. Ce avec quoi on peut difficilement ne pas être d’accord… "Mais ce dont on ne s’est pas rendu compte, c’est qu’on a progressivement éclipsé la perspective collective, ce qui permet de créer du lien social", relève le professeur de droit. "Aujourd’hui, même dans les textes de droit, le principal repère tend à devenir soi…"

Vincent DELCORPS

La plupart des citations de cet article, et des autres articles de ce dossier, proviennent de la journée de réflexion "Enfants et jeunes, quels repères pour grandir aujourd’hui?". Elle s’est tenue le 8 décembre au Collège Cardinal Mercier de Braine l’Alleud, en présence de nombreux professionnels de la santé, acteurs du monde de l’enseignement, et parents. Elle était organisée avec le soutien de la Ligue wallonne pour la santé mentale, du Centre Enfance et Adolescence d’Ottignies, et de l’asbl Cœur-aCCord.

Catégorie : Société

Dans la même catégorie