« Il avait humblement ouvert la porte à la religion: « le jésuite Xavier Dijon revient sur l’héritage de Jürgen Habermas


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« Il avait humblement ouvert la porte à la religion: « le jésuite Xavier Dijon revient sur l’héritage de Jürgen Habermas
(photo: Wolfram Huke)
Par Pierre Granier
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
4 min

Professeur émérite de l'Unamur, jésuite, le père Xavier Dijon nous éclaire sur la pensée de Jürgen Habermas. Ce dernier, fidèle aux Lumières, en est venu à reconnaître l’apport des traditions religieuses pour répondre aux fragilités de nos sociétés contemporaines libérales et sécularisées, où chaque citoyen suit son éthique particulière.

Le philosophe allemand Jürgen Habermas, décédé ce 14 mars, est présenté comme le penseur qui, dans l’esprit des Lumières du XVIIIe siècle, a voulu jusqu’au bout faire triompher la raison humaine pour qu’elle serve à l’émancipation des hommes, contre tous les asservissements politiques ou économiques qui les menacent, aujourd’hui encore. Alors que, jusqu’au XVIe siècle, la religion servait encore de référent ultime dans l’organisation politique des pays dits de chrétienté, les guerres qui ont opposé si longuement les catholiques et les protestants ont discrédité la religion elle-même, désormais incapable de faire autorité. Il fallait donc, disait-on, mettre la religion entre parenthèses, la reléguer dans l’espace de la vie privée, tandis que le champ public n’admettrait plus que les arguments tirés de la stricte raison. Or cette raison pratique ne parvient plus à définir un bien qui régirait la société dans son ensemble puisque, dans nos sociétés libérales et sécularisées, chaque citoyen suit son éthique particulière. Comment, alors élaborer une norme qui s’imposerait à tous ? C’est ici qu’Habermas fait intervenir la raison communicationnelle : si des citoyens, réunis autour de la même table, mènent un débat conduit de bout en bout par la raison selon une rigoureuse éthique de la discussion, ils aboutiront, non certes à un bien dans lequel chacun retrouverait son éthique, mais à un juste qui pourra alors raisonnablement s’imposer comme une morale commune, sans faire appel à une quelconque référence religieuse.

Quand la modernité agnostique déraille...

Or, dans sa rigoureuse honnêteté intellectuelle, le philosophe aujourd’hui disparu a dû tout de même reconnaître que cette Modernité, agnostique quant à l’existence d’une transcendance métaphysique, a connu un certain déraillement. Dans un ouvrage au titre significatif publié en 2005, Entre naturalisme et religion, l’auteur constate à la fois la prévalence excessive des impératifs économiques sur l’épanouissement des individus, l’invasion des nouvelles technologies dans le corps des personnes ainsi que le démantèlement des solidarités et du bien commun. D’où son appel aux religions, non pas pour qu’elles réinstaurent une société d’homogénéité morale, mais pour qu’elles fassent profiter nos sociétés de leur pouvoir puissamment émancipateur. Car si la raison n’admet que la science comme seule source de connaissance puis la technique comme seule puissance prometteuse d’avenir, il est à craindre que, dans cette perspective naturaliste, l’homme ne se considère plus que comme un être sans liberté et sans responsabilité. Mais est-ce ainsi qu’une société réglera convenablement les fondamentaux de l’existence que sont la vie, l’amour et la mort ?

S’appuyer sur les 'intuitions morales'

Comme l’indique Philippe Portier (Démocratie et religion dans la pensée de Jürgen Habermas, 2012), « [Habermas] s’avise que, pour résoudre les problèmes de la technicisation de la vie et de l’expansion du paupérisme, il importe de s’appuyer aussi sur les ‘intuitions morales’, les ‘réserves de sens’ dont sont porteurs les systèmes religieux. » Parmi ces intuitions, Habermas relève « la faute, la rédemption, l’issue salvatrice d’une vie vécue dans l’irrémédiable », intuitions « qui, au fil des siècles, ont été méticuleusement égrenées et herméneutiquement entretenues » et qui permettent d’évoquer « la vie faillie, les pathologies sociales, les échecs des projets individuels de vie ou la dégradation des conditions de vie ».

Dans la dernière période de sa longue vie, le théoricien de Francfort ne s’est donc plus contenté de la raison souveraine qui pensait tout régir sur les deux seules bases de la liberté et de l’égalité... Pour rejoindre les obscures vulnérabilités des humains qui passent sous le radar de la raison des Lumières, il a humblement ouvert la porte à la religion. Qu’il en soit béni !

Xavier DIJON SJ

Xavier Dijon est notamment l'auteur de "La religion et la raison ;Normes démocratiques et traditions religieuses". Paris, Cerf, 2016.

Chapeau et intertitres sont de la rédaction

Catégorie : Sens et foi

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