Laurent Landete est le directeur général du Collège des Bernardins. Ce joyau de l’architecture cistercienne se situe en plein cœur de Paris. Au-delà de sa dimension patrimoniale, c’est aussi un espace de débat, de formation et d’art ; un lieu de dialogue entre la société et la sagesse chrétienne. Son directeur est également une voix qui porte dans le monde chrétien et son dernier livre sur le pape Léon "Esquisse d’un pontificat, les chemins ouverts par les premières paroles du pape Léon XIV" est un jalon important de la réflexion contemporaine sur le rôle du souverain pontife. Dans ce livre, Laurent Landete expose la façon dont de nombreux papes ont, dans leurs toutes premières interventions, esquissé les grandes lignes de leurs pontificats à venir. Entretien.
Julien Paul : Dans votre dernier livre, publié au printemps dernier, on trouve des intuitions sur le Pape Léon qui se sont révélées particulièrement pertinentes dans les mois qui ont suivi. Jusque très récemment d’ailleurs avec la publication de l’exhortation apostolique "Dilexi Te". Comment avez-vous procédé à l’époque pour aboutir à ces déductions ?
Laurent Landete : Disons pour commencer que je n’ai pas consulté de boule de cristal pour écrire ce livre au sujet du pape Léon XIV. J’ai juste essayé de voir comment, par le passé, les premières paroles des papes avaient influé sur leurs propos ultérieurs et sur les actes posés lors de leurs pontificats. Partant de cela, de Paul VI notamment jusqu’au pape François, j'ai découvert à quel point il y avait généralement une cohérence entre leurs tout premiers mots et leur pontificat. A partir des premières paroles de Léon XIV, j’ai essayé de déduire ce que pouvait être la personnalité de ce nouveau souverain pontife.
J’avais en fait été personnellement frappé et touché par ses premiers mots. D’autant plus qu’ils entraient en résonnance directe avec la vocation du Collège des Bernardins. La déclaration première du pape Léon XIV, sur la loggia de Saint-Pierre, ce sont en fait trois mots : "Paix", "Ponts", et "Dialogue". J’ai trouvé cela extraordinaire. Cette question de la paix, nous au Collège des Bernardins, nous y travaillons chaque jour, à travers le dialogue interreligieux justement, à travers le dialogue de manière générale. Et ce jour-là, j’ai vu un pape qui disait la Paix, en reprenant les paroles du Christ « La paix soit avec vous », dans un monde qui est, comme le disait le pape François, dans un état de troisième guerre mondiale morcelée. Cela m'a profondément ému et touché.
Oui, des ponts qui sont fragilisés, fissurés aujourd’hui. Une question elle aussi centrale au Collège des Bernardins que vous dirigez. Par le dialogue entre les religions bien sûr, mais aussi le dialogue entre les parcours et les sensibilités politiques… dans un monde où le mot « débat » signifie de plus en plus « affrontement ».
Les ponts, oui, c'est effectivement la mission du souverain pontife. Le pontife, ne l’oublions pas, c’est celui qui fait des ponts et qui nous invite à en faire, par le dialogue. Le dialogue tel que nous le vivons nous, les chrétiens, n'est pas une mondanité relationnelle. Comment dire… c’est quelque chose qui ne s’impose pas, quelque chose qui se donne. Et la lumière qui est donnée par les chrétiens n’est pas celle d’un projecteur aveuglant. C’est plutôt celle d’une bougie, vacillante, qui respecte la liberté de chacun.
En somme, le pape Léon XIV parle de paix. Il n’est pas le premier.
Quand le pape Léon XIV parle de paix, il est le successeur de Pierre. Léon XIV parle d'une paix désarmée et désarmante. Or, le premier désarmé, c'est Pierre. Au jardin des Oliviers, Jésus lui dit, "Rentre ton épée ; car tous ceux qui auront pris l'épée, périront par l'épée." C’est une parole forte du Christ, c’est une injonction : « Rentrez vos épées, rentrons nos épées ». Cela nous concerne tous, chacun à sa mesure, quels que soient nos conflits, quelle que soit la situation… Bien sûr, à l’échelle des états, il faut que les épées soient rangées… Mais il s’agit aussi de nos familles, il s'agit de nos relations professionnelles, de nos relations de voisinage. "Rentre ton épée", voilà, c’est très important et il nous faut l’entendre. Cette paix, ce n'est pas quelque chose d'extérieur qui ne se jouerait qu’ailleurs, absolument et seulement à l'ONU… ça se joue d'abord dans notre manière de vivre au quotidien. La force de l’Évangile, c'est peut-être de parler à tout homme, et la force du pontificat d'un pape, c'est de parler aux chefs d'État, mais aussi de parler à chacun des cœurs, à chacun de nous et de nous dire, reprenant les paroles de Pierre : "rentre ton épée". J’ai trouvé d’emblée ces premiers mots prononcés très forts pour notre temps et je me suis dit aussi que cela correspondait bien à la vocation du Collège des Bernardins, à notre souci de l’enracinement dans l’Ecriture sainte pour que le dialogue se fasse et que les épées rentrent dans les fourreaux.
A l’occasion de ses retraites répétées à Castel Gandolfo, Léon XIV fait montre d’une forme de retrait majeur par rapport à son prédécesseur François. Par ailleurs, il a rencontré Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité Palestinienne tout récemment. Est-ce que ces composantes (la rencontre, le dialogue et le retrait) en font un pape plus diplomate que son prédécesseur ?
Bien sûr qu’il est toujours intéressant de faire des comparaisons et en même temps il ne faut pas tomber dans le piège des excès de comparaisons. Son prédécesseur a fait ce qu'il devait faire avec sa personnalité, en faisant ce qu'il croyait juste. Et quand on a vu le nombre de personnes qui sont venues à ses obsèques, tous les chefs d'État, du monde entier, on voit bien que quelque chose s'est passé pendant son règne. Quelque chose s’est noué avec François. Il avait certes une façon de faire, disruptive parfois, mais aussi quelque chose d’assez génial.
Ce nouveau pape est qui il est, il apporte ce qu'il est, avec sa personnalité, on voit un homme beaucoup plus intérieur, qui parait très calme, paisible, ne prononçant pas une parole plus haute que l'autre. On a besoin de ça aussi : de ce témoignage. Et je pense que les chefs d'État, les chefs d'Etat, les personnalités qu'ils rencontrent, ont besoin eux aussi de recevoir cette différence d’hommes qui parfois ne sont pas comme eux et qui montrent qu'on peut être tout autre, gouverner tout en étant tout autre. Et ça, je pense que c'est une des forces aussi de l'Église catholique, de mettre en évidence des figures de gens qui sont différents.
Avec les limites et les contradictions de l’Église en tant qu’institution.
Oui, l'Église a ses limites, ses pauvretés, c'est même parfois tragique. Mais elle a aussi une force qui traverse les siècles, qui demeure et qui permet, malgré ses faiblesses, de continuer à parler aux hommes de ce temps. Alors à la loggia de Saint-Pierre, qui est comme une sorte d'agora et d’espace de réverbération de la parole, des choses se disent avec beaucoup de sagesse et sont écoutées. Moi je suis frappé de voir en Europe et au-delà que l'élection du pape a été un événement extrêmement suivi.
Avec un live stream très regardé, en effet !
Ces caméras braquées sur une cheminée, c'était assez surréaliste. Mais en fait, qu’est-ce que cela veut dire ? Cette attente des caméras devant une cheminée avec une mouette qui tourne autour, c'était très symbolique et profond. Pendant des heures, des caméras attendent quelqu'un, des caméras attendent une parole, la parole d'un homme, parce qu'on sait que cette parole a du poids. Et on le voit aujourd'hui : ce que dit le pape Léon XIV, il le dit avec ce calme, cette sérénité que le monde attend aujourd'hui. Cela nous redonne aussi, à travers les vicissitudes que l'Église a traversées ces derniers temps, confiance dans l'Évangile. Et dans ceux qui ont la mission de le proclamer.
On s’attendait ensuite, assez vite, à un texte sur l’IA (l’intelligence artificielle), il est vrai que Léon XIV aborde fréquemment ce sujet. Mais son premier texte magistériel a en fait porté sur la centralité de la Charité : Dilexi Te avec notamment cette citation : « La charité n'est pas facultative, c'est le critère du vrai culte ». Ce premier texte, vous a-t-il surpris dans sa teneur ?
On peut y voir plusieurs filiations. Le pape Léon XIV se réfère à Léon XIII, il l'a tout de suite déclaré. Et je trouve que c’est très intéressant. D'abord parce que Léon XIII a été un peu l'initiateur de ce qu'on peut appeler l'enseignement social de l'Église. Et le pape actuel reprend cet héritage à son propre compte en l'actualisant, en disant voilà : il y a eu une révolution industrielle au moment de Léon XIII, et toutes ses paroles ont montré l'attention de l'Église à cette réalité. Aujourd’hui Léon XIV prend en compte que nous sommes en train de vivre une nouvelle révolution, qui est celle de l’intelligence artificielle même si il rejette cette expression parce qu'en fait la seule intelligence qui vaille, c'est l'intelligence humaine, parce qu'elle part du cœur, elle.
C’est prodigieux de continuité, aussi parce que le dernier texte de François, le dernier encyclique, c'est Dilexi nos, qui ne parle que du cœur, qui parle de l'intelligence du cœur. Face à l'intelligence artificielle, l'Église continue à parler de l'intelligence du cœur. Pas d'artifice dans le cœur, pas d'artifice, c'est vraiment le message de l'Évangile, dans ce monde que l'on ne maîtrise pas, tout comme le pape ne maîtrise pas tous les ressorts de l'intelligence artificielle. Mais il dit attention, range ton épée encore une fois, et puis regarde l'homme, regarde le cœur de l'homme. Jean-Paul II avant lui disait, "Dieu lui seul sait ce qu'il y a dans le cœur de l'homme". Aucune intelligence artificielle ne pourra lutter contre ça, je crois que c’est important de le dire et de le rappeler. En plein cœur de cette nouvelle révolution industrielle et artificielle, cette révolution aussi humaine, la parole de l'Église va prendre une force nouvelle précisément par le biais de l'intelligence du cœur.
Propos recueillis par Julien PAUL

