Le philosophe et théologien Emmanuel Tourpe tire la sonnette d’alarme sur l’état du monde. Et déplore que trop de chrétiens s’invectivent sur les réseaux sociaux au lieu d’y prôner l’amour du Christ.
"La société est en feu!”, constate celui qui a longtemps œuvré au sein de la direction de la RTBF et à la tête de LN24. L’homme identifie plusieurs guerres, actuellement en train de ravager la société. Des guerres de générations, des guerres de convictions (sur les réseaux sociaux, la technologie n’a pas abouti au grand village mondial espéré mais à des luttes tribales où l’émotion a chassé la raison), des guerres entre sexes, des guerres de civilisation… “Nous assistons à la rupture d’un contrat social”, explique le philosophe français. Ce contrat qui faisait qu’on pouvait encore avoir un projet commun dans lequel la raison, la liberté et le bien commun régulaient une manière de vivre ensemble.
"Archipelisation" de la société
Tout cela est fini, donc. Ce qui domine, c’est ce qu’Emmanuel Tourpe et les sociologues appellent l’"archipelisation" de la société: “une multitude d’îlots au sein desquels chacun se concentre sur lui – sa famille, ses convictions, son argent… Et où l’autre est une sorte d’enfer permanent”. Les émotions et les ressentis individuels se sont ainsi imposés avec fracas aux dépens de la raison.
Est-ce vraiment neuf ? Pas forcément, reconnaît le philosophe : des intellectuels attiraient déjà l’attention sur cette mutation il y a plus de deux décennies. Reste que l’apparition des réseaux sociaux a profondément accéléré le phénomène. “Mais aller sur les réseaux sociaux, c’est comme confier une Porsche à un gamin de 5 ans”, explique Emmanuel Tourpe. “On n’a pas été préparé à discuter de sujets de fond en ayant le monde entier devant soi, ni à devoir parler à des gens qui ne sont pas de notre conviction. Pris de panique, on écrit n’importe quoi, on injurie, on se referme dans nos petits univers…” Et les chrétiens ne sont pas en reste, déplore Emmanuel Tourpe.
Les chrétiens, les pires…
“Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les communautés les plus haineuses, les plus agressives, les plus violentes et les plus injurieuses sont les communautés chrétiennes. On en est arrivés à un point de bascule”, dénonce le philosophe. “Au lieu d’avoir la parole du Christ centrale – A l’amour que vous aurez les uns pour les autres on vous reconnaîtra –, d’être ceux qui apportent du lien social, de la communion, nous apportons de l’injure, de la division, de la guerre, sur les réseaux sociaux.”
Un peu sévère là, non ? “Bien sûr mais la situation est grave!”, rétorque le philosophe. D’autant plus que nous avons déjà du mal à apporter de l’amour dans la société réelle.
Jouer les pompiers
Emmanuel Tourpe estime que dans cette "société en feu", il revient aux chrétiens de jouer les pompiers plutôt que d’attiser l’incendie sur les réseaux sociaux. Et de le faire aux côtés de tous les autres qui œuvrent au service de la société. Il se montre sévère vis-à-vis d’autres groupes. Les universitaires, notamment. “Sortez de vos bureaux pour éteindre l’incendie et pour réintroduire dans ce monde la médiation, la nuance, le sens de la mesure, et réincarner la raison.” Et Emmanuel Tourpe de lancer un appel aussi… aux francs-maçons. “Où sont les défenseurs de la raison dans un monde qui s’effondre sous le poids des émotions multiples ?”
Et celui-ci y tient : le travail de la raison ne peut se faire sans la dimension du cœur. “La sagesse, c’est quand l’intelligence commence à aimer, quand l’intelligence veut la vérité tout entière…”
Enfin, loin des querelles stériles de paroisse, Emmanuel Tourpe rappelle l’importance de la charité, qui doit primer sur des questions parfois futiles d’intendance. “L’amour les uns pour les autres est notre seule, unique, plus fondamentale marque de fabrique”, clame-t-il. Et la communion des saints représente carrément “l’un des passages les plus passionnants du Credo, le moment où l’on reçoit notre carte d’identité chrétienne”.
L’IA est "géniale". Mais…
Dédramatisant les peurs que suscite l’intelligence artificielle, le philosophe la trouve, au contraire, "géniale”. Il voit en elle une forme de “calcul statistique”, comparable au fonctionnement d’une pelleteuse intellectuelle. “Evidemment, des gens vont s’en saisir pour faire des choses qui seront peu éthiques, contraires à l’humain. Il y a aussi le risque qu’une IA trop répandue domine certaines décisions”, prévient-il. Il n’empêche que “nous sommes à l’ère d’une révolution technologique aussi importante que l’écriture, l’imprimerie ou la machine à vapeur au XIXe siècle.” Et d’ajouter : “Quelle chance, pourvu qu’on la prenne pour ce qu’elle est : la prolongation d’une petite partie de notre intelligence.”
A. T.


Les deux derniers ouvrages d’Emmanuel Tourpe :
A l’amour que vous aurez les uns pour les autres. Artège, 2024, 160 p.
Aimer comme Dieu aime. Salvator, 2025, 160 pages.

