Depuis bientôt un an, l'Ukraine vit sous les incessantes frappes de missiles et exactions des troupes russes sur son territoire. Un tiers de sa population a du changer de domicile pour échapper à la mort. Lors d'une visioconférence, l'archevêque majeur de l'Eglise gréco-catholique, résidant à Kiev, a dressé l'état des lieux. Entre espérance, reconnaissance pour l'aide humanitaire et désarroi face aux "meurtres de masse" perpétrés par l'armée russe.

Sa Béatitude Sviatoslav Shevchuk est l’archevêque majeur de l’Église gréco-catholique depuis le 25 mars 2011. Cette Église compte environ 8 millions de fidèles en Ukraine et en diaspora.
Le prélat est une voix de premier plan pour saisir les enjeux du conflit dans la vie concrète des Ukrainiens. Résidant à Kyiv, il est le témoin ces derniers mois de scènes apocalyptiques; comme chef spirituel des gréco-catholiques, il leur adresse chaque jour un message.
Le conflit a provoqué le déplacement de 10 millions d'Ukrainiens
« Parler au monde, cela permet de ne pas se sentir seuls » exprime tout d’abord Sa Béatitude Sviatoslav Shevchuk convaincu que « Dieu est venu à notre aide pour sauver Kiev » lors d'une visioconférence tenue le mardi 7 février, en collaboration avec l'Œuvre d'Orient.
Depuis le 24 février 2022, les Ukrainiens vivent « une année d’immenses épreuves, de crimes contre l’humanité ». Sur les 46 millions d’habitants, 10 millions ont été contraints à l’exil, une partie sont des déplacés internes, on estime que 7 millions d’Ukrainiens ont fui à l’étranger.
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Face à cette crise humanitaire de grande ampleur, l’Eglise gréco-catholique n’a pas ménagé ses efforts pour venir en aide à tous les Ukrainiens dans le besoin. Leur fournissant dès les premières heures abri et nourriture mais aussi aide médicale. Sa Béatitude est reconnaissant pour l’aide internationale qui a été rapidement déployée, il souligne aussi l’héroïsme des prêtres et moines, restés fidèles à leur poste, auprès de la population, malgré la menace.
Les églises ont été transformées en hub humanitaires, qui ont permis la survie des habitants des régions les plus sinistrées. Si aujourd’hui, se réjouit l’archevêque de Kyiv, "plus personne ne meurt de faim ou de froid", la situation n’en reste pas moins critique, l’armée russe ayant détruit 50% des infrastructures énergétiques du pays. « Nous sommes la cible de frappes de missiles toutes les deux, trois semaines, nous vivons 8 heures par jour sans électricité et sans eau, malgré ses conditions, nous tenons » raconte Sa Béatitude Sviatoslav.
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L'armée russe applique une politique génocidaire en Ukraine
L’Eglise gréco-catholique poursuit son œuvre en livrant vivres, vêtements et médicaments. L’arrivée de générateurs occidentaux a permis d’assurer le chauffage et l’éclairage de quelques villes et villages.
Depuis le début du conflit, les Ukrainiens se demandent pourquoi tant de victimes, tant de destructions. Quel est le but de la Russie en attaquant l’Ukraine ? La propagande russe répond "de manière horrible" à ses questions. « La Russie a tout de suite parlé de dénazification, se souvient l’archevêque de Kyiv, les autorités russes expliquaient que le peuple ukrainien historique n’existait pas, que nous étions les adeptes d’une idéologie, des Russes un peu hérétiques. »
Il poursuit : « L’agresseur russe veut rééduquer les Ukrainiens ou les exterminer, l’armée russe applique de manière systématique cette politique génocidaire en Ukraine ».
D'après l'archevêque de Kyiv, et cela a été confirmé par d'autres, "partout où l’occupant russe est passé, il a créé des chambres de tortures". « Nous assistons à des atrocités, des meurtres de masse, dans des villes qui se situent à 20km d’où je vous parle » raconte encore Sa Béatitude.
« Dès la libération des territoires occupés, je me suis rendu sur place et j’ai été le témoin de représentations apocalyptiques ; des corps torturés abandonnés dans les rues, des fosses communes où les cadavres avaient les mains et les bras liés, des impacts de balle dans la nuque qui témoignent d’exécutions sommaires. Quand je me suis retrouvé sur le bord de la fosse, je me suis demandé : Mon Dieu pourquoi ? et aussi, pourquoi moi, je suis en vie ?" Car tous les chefs religieux sont sur liste noire, celle des hommes à abattre. "Je suis vivant et je vous parle, c’est un miracle" s'exclame l'archevêque de Kyiv.
"La première victime de cette guerre, c'est la vérité"
"Le plus douloureux, poursuit-il, c’est de voir que les Russes ne font pas de distinction dans les territoires peuplés d’Ukrainiens russophones et orthodoxes, même eux n’ont pas le droit à la vie."
Dans les territoires occupés, puis parfois libérés, beaucoup d'églises ont souffert, certaines ont été détruites, d’autres ont été transformées en centres de torture. "Notre mission, dictée par notre conscience chrétienne, c’est de sauver des vies mais surtout de dire la vérité sur la tragédie de cette guerre, la première victime de cette guerre, c’est la vérité, comme dit le pape François, la guerre a commencé avec un mensonge qui fut la première balle, le message du 24 février a fusillé l’Ukraine, l’Europe et le monde entier."
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Sa Béatitude conclut son intervention par ses mots : "Nous devons remporter cette guerre inégale, qui est en réalité une guerre coloniale du 3e millénaire. [...] Nous tiendrons car nous avons la foi, notre droit d’exister ne vient pas de Poutine, mais de Dieu !"
Le Conseil pan-ukrainien des Eglises parle d'une seule voix
"En Ukraine, il règne une véritable entente, unité entre les différentes religions qui travaillent de concert pour la victoire du peuple ukrainien". Sa Béatitude veut donc souligner ce cas de collaboration sans précédent, rendu possible grâce à l'existence depuis plus de 25 ans du Conseil pan-ukrainien des Eglises qui rassemble toutes les convictions (catholique, protestante, juive, orthodoxe, musulmane, ...) et représente 95% de la population.
"Il y a deux semaines [ndlr 25 janvier], j'étais en visite avec le conseil au Vatican pour rencontrer le pape François et lui dire « nous sommes un même peuple qui veut être libre »". Tous différents, tous égaux. Et aujourd’hui cela se voit malheureusement dans les fosses communes, constate amèrement l'archevêque.
La collaboration interconfessionnelle est importante pour construire la paix, l'Eglise orthodoxe du Patriarcat de Moscou transmettrait d'ailleurs les lettres du Conseil à Moscou, précise Sa Béatitude. Le métropolite Onufri a condamné l’agression russe, "mais nous observons une crise identitaire interne car le patriarche Kyrill estime que l'Ukraine est un territoire russe". Ainsi, les Ukrainiens reçoivent des messages contradictoires, et "les Russes ne comprennent pas non plus", affirme l'archevêque de Kyiv.
"Nous respectons tout le monde, nous savons vivre ensemble, il n’y a pas besoin de nous dénazifier" clame Sa Béatitude.
François soutient à sa manière le peuple ukrainien
Concernant la position "réservée" du pape François, "nous avons eu quelques incompréhensions", admet Sa Béatitude.
Si le Vatican reste fidèle à une tradition millénaire de neutralité, le pape ayant le rôle d’un arbitre – et il peut ainsi contribuer à construire des ponts - , la population ukrainienne attendait que François prenne position et condamne ouvertement l’agression russe. Malheureusement, pour des raisons qui nous paraissent, à nous, évidentes, le pape ne peut délivrer un tel signal sans compromettre sa position de médiateur.
Mais il était important aux yeux de l’archevêque de Kyiv que le pape soit informé de la situation et connaisse la vérité, "parce que le Christ est toujours du côté des persécutés". Sa Béatitude a donc expliqué au Saint Père que la population ne comprenait rien à la diplomatie mais qu’elle avait besoin d’entendre que "le pape est un père qui les soutient". La réponse de François fut une lettre adressée le 24 novembre 2022, neuf mois après le début du conflit, au peuple ukrainien. « J’ai pleuré en lisant cette lettre » raconte l’archevêque de Kyiv. « Parce que le pape écrit que notre douleur est sa douleur et qu’il dit être impressionné par le courage du peuple ukrainien ».
Déjà en juin 2022, le pape François écrivait à ses « Chers frères évêques » ukrainiens : « je m’unis spirituellement à votre souffrance, en assurant de ma prière et de mon engagement qui souvent, en raison de la situation délicate, n’apparaissent pas dans les médias. »
Sa Béatitude se réjouit aussi que François ne manque pas de parler du conflit russo-ukrainien notamment lors des audiences générales et qu’il prie pour l’ « Ukraine martyre ».
Mgr Gollnisch réaffirme la position de l'Oeuvre d'Orient
Mgr Pascal Gollnisch a souhaité rappeler la position de l'Œuvre d’Orient par rapport à ce « terrible conflit que subissent les Ukrainiens », « il s’agit bien d’une agression contre le peuple ukrainien, épris de paix, et non pas d’une guerre entre deux belligérants ». Tout d'abord, l’Ukraine est une grande et ancienne nation qui existait bien avant Moscou, ses frontières actuelles étant plus anciennes que celle de l’Allemagne ou de l’Autriche.
Aussi, la Russie n’était menacée en rien, « si ce n’est par la liberté ». Mgr Gollnisch dénonce la propagande russe qui veut faire croire qu’un soldat occidental ukrainien aurait pu vouloir mettre le pied en Russie.
Enfin, Si l'Œuvre d’Orient est favorable à l’entame de négociations avec la Russie, notamment pour l’échange de prisonniers, elle se dit tout à fait hostile à l’idée de concessions. Céder face à une puissance nucléaire qui agresse un pays souverain, c’est ouvrir la porte à d’innombrables conflits dans le monde, envoyer le signal que c’est le plus fort qui l’emporte, avertit Mgr Gollnisch. « Une concession à la Russie agresseur serait une faute éthique et une catastrophe stratégique ».
Sophie DELHALLE
5 points à connaître sur l'Eglise gréco-catholique d'Ukraine
- Les gréco-catholique d'Ukraine sont des chrétiens orientaux : c'est au 16e siècle que les 6 diocèses ukrainiens de rite byzantin ont été rattachés à Rome.
- Ils sont un pivot de l'œcuménisme d'Est en Ouest et du Nord au Sud : en effet, de par leur situation géographique, ils se trouvent au carrefour de la catholicité latine et de l'orthodoxie.
- Ils sont engagés au service du bien commun: depuis le début de la guerre, les communautés sont particulièrement mobilisées pour venir en aide aux familles ukrainiennes.
- Ils luttent pour la liberté et la démocratie : interdite sous le régime soviétique, l'Eglise gréco-catholique, loin d'être anéantie, a survécu dans les catacombes jusqu'en 1989.
- Leur patrimoine est d'une grande richesse, témoin d'une longue histoire : plusieurs églises et lieux de pèlerinage sont classés au patrimoine mondiale de l'UNESCO, comme la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev.

