En ce 2e dimanche du Temps Ordinaire, nous retrouvons l'abbé Benoît Lobet qui nous fait part de sa réflexion avec, comme toile de fond, le polyptique d'Issenheim...
A Colmar, au Musée Unterlinden, se trouve l’un des joyaux de la peinture occidentale: le polyptique d’Issenheim, que l’on doit à Grünewald. Le panneau central, impressionnant par sa noirceur – une noirceur qui évoque la dureté des temps, de ce début du XVIe siècle dans lequel il fut peint – nous donne à voir un Christ en Croix terriblement réaliste. La Vierge, saint Jean et une sainte femme, à gauche, se tiennent tout en pleurs. Au pied de la Croix, un agneau est à la fois égorgé et victorieux. A droite, quelle surprise: le Baptiste est là, qui dans la main gauche tient ouverte une Bible, et de son interminable dextre montre, indique, le Crucifié. Oui, quelle surprise: au moment la crucifixion, Jean Baptiste était lui-même mort depuis longtemps!
Alors, pourquoi cet anachronisme voulu par le peintre? Il y a là une intention théologique: le Baptiste annonce et désigne Celui par qui vient le salut du monde, celui qui accomplit en sa personne les Ecritures, le véritable agneau immolé pour tous les êtres humains, "pour la gloire de Dieu et le salut du monde".
En cela, le Baptiste est un excellent modèle pour le chrétien de tous les temps. D’abord, il n’attache pas à lui. Son doigt est pointé vers un autre que lui, il désigne un autre que lui. Les chrétiens ne s’annoncent pas eux-mêmes, ils annoncent un autre qu’eux, ils attirent l’attention de leurs contemporains vers un salut qui les dépasse tous. Ils annoncent aussi le Christ comme accomplissant les Ecritures, "la Loi et prophètes": leur salut n’est pas dans un Livre, mais dans l’accomplissement de ce Livre en une Personne. Enfin, ils annoncent le Christ comme un agneau, immolé mais vainqueur: le salut est dans la douceur dépossédée de l’agneau sans défaut, qui s’offre librement et par amour.
Oui, annoncer le Christ, à toutes les époques, c’est, sur l’horizon toujours noir des drames terrestres – et notre temps n’en est pas avare! – dire qu’il y a un salut et le désigner sans vouloir attacher à soi ses auditeurs, mais avec le seul souci de les conduire au Christ, et plus précisément encore au mystère du Christ, qui se donne à voir à la Croix. C’est, avec eux, ouvrir encore et encore les Ecritures pour y trouver trace de l’accomplissement qu’elles annoncent dans le Christ. C’est avec eux vénérer le Christ-agneau, avec eux s’agenouiller devant la douceur du Dieu qui se montre en lui.
C’est ainsi que les chrétiens, en chaque eucharistie, reprennent au moment de communier au Corps sacré, les paroles magnifiques du Baptiste: "Voici l’agneau de Dieu, voici celui qui enlève les péchés du monde!"
Abbé Benoît LOBET
