Jésus s'entend dire "Sauve-toi toi-même!" mais son destin est déjà scellé... L'abbé Joël Rochette nous fait part de son commentaire à propos de ce dimanche des Rameaux.
"Nous, nous l’avons mérité…" Jésus ne s’arrête pas à ces mots d’un des deux larrons; il lui dit: "Aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis." L’autre larron s’est joint à la foule: "Sauve-toi toi-même et sauve-nous avec…" Sur le bois de la croix, le Messie humilié s’entend donc dire par trois fois: "Sauve-toi toi-même!" Les chefs des Juifs, puis les soldats romains, et enfin le malfaiteur suspendu à son côté lui lancent ce terrible défi.
Se sauver soi-même, en serrant les dents, à la force du poignet, est une illusion dangereuse. Pourtant, depuis tout petit, on y est amené: nouer ses lacets soi-même, rouler à vélo sans les petites roues latérales, prendre son indépendance par rapport à ses parents, avoir un métier et "gagner sa vie"… On est un homme, une femme... quand on fait tout soi-même!
Or, c’est être aimé qui nous rend humain. C’est recevoir l’amour de quelqu’un d’autre, accueillir sa présence et son aide qui nous rend bon et meilleur. C’est accepter que Dieu entre dans notre vie, qu’il nous aide, qu’il 'sauve' notre vie. Mais ça paraît humiliant à ceux qui veulent être chefs du peuple d’Israël; c’est peu conforme à l’honneur militaire des soldats romains présents au Golgotha; c’est peu efficace pour un malfaiteur habitué à ne compter sur personne d’autre que lui-même.
N’est-on pas trop sûrs de nous aujourd’hui, trop indépendants et fiers de notre autonomie, pour avoir encore besoin de Dieu? On se sauvera bien nous-mêmes, non? Des responsables s’en remettent à la seule majorité démocratique pour décider ce qui est bien ou mal, en refusant toute vérité transcendante. En entreprise, certains sont conduits à n’avoir d’autre éthique professionnelle que les règles habituelles du milieu. Des couples renoncent à demander de l’aide lorsque leur union va mal. Et moi, je crois que je vais pouvoir régler mes problèmes tout seul? La petite voix susurrant à l’oreille de se sauver soi-même n’a pas fini de décliner la tentation à l’infini.
La réponse du Christ à cette triple interpellation est un triple silence… Car sa vraie réponse est de rester Fils jusqu’au bout. Jusqu’à crier, dans une déréliction extrême, qu’il ne comprend pas par quel chemin Dieu le fait passer, mais que, pourtant, il veut se recevoir de lui, même dans le néant et l’absurde. Ne serait-ce pas aussi notre réponse, avec Jésus? Nous en prendre à Dieu peut-être, nous révolter, le traîner en justice devant tant d’injustices... mais, jusqu’au bout, rester ses enfants. Parce que la solitude du Christ abandonné sur la croix est sa mission même reçue du Père: aller chercher et sauver, au fond de l’enfer, ceux qui étaient perdus.
Voilà l’ultime tentation du Christ: le cœur déchiré, choisir ou non de poursuivre le combat spirituel contre le mal, cette dramatique volonté de se sauver soi-même.
Réfléchissons bien. Est-ce que, parfois, cette voix ne résonne pas en nous: "Sauve-toi toi-même! Tu n’as pas besoin de Dieu…"?
Abbé Joël Rochette
