L’homme qui a vendu sa peau est l’histoire d’un réfugié prêt à tout pour gagner l’Europe, jusqu’à vendre sa peau à un artiste. Il devient alors une œuvre d’art.
L’affiche de L’homme qui a vendu sa peau, le nouveau long-métrage de la Tunisienne Kaouther Ben Hania (La belle et la meute, Le Challat de Tunis) a de quoi dérouter. On y voit un homme, le dos entièrement tatoué d’un passeport, la tête baissée, face à un public. Cette image est très représentative des événements auxquels on assiste dans ce film présenté en septembre dernier à la Mostra de Venise. L’homme qui a vendu sa peau nous fait faire connaissance avec Sam Ali, un jeune Syrien qui a fui son pays pour le Liban afin d’échapper à la guerre. Jusque-là, il ressemble malheureusement à beaucoup d’autres réfugiés. Sam Ali y rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux. Hélas, elle est fiancée à un riche bonhomme qui l’emmène vivre en Europe. Sam est alors au bout du rouleau. Mais il ne se décourage pas. Il tente d’abord d’obtenir un visa par la voie classique. Refusé! Sam entend alors parler d’un artiste sulfureux qui pourrait l’aider à voyager librement.
Une œuvre humaine
Jeffrey Godefroi cherche en effet un homme prêt à vendre la peau de son dos pour en faire une œuvre d’art. En l’occurrence, un tatouage représentant un passeport. Grâce à cela, Sam pourra voyager et retrouver celle qu’il aime en Europe. Évidemment, la réalité va s’avérer beaucoup plus compliquée que cela. En faisant de son corps une œuvre d’art, Sam s’est définitivement soumis aux desiderata de son auteur. Il peut voyager, certes, mais il doit aussi s’exposer dans des musées, des galeries d’art, comme un tableau ou une sculpture. Devenu une marchandise très convoitée, il aura encore plus de difficultés à retrouver l’être aimée.
Ce récit, aussi tarabiscoté soit-il, est inspiré d’une histoire vraie ! Wim Delvoye, l’artiste plasticien flamand, célèbre pour ses cochons tatoués, a franchi le pas il y a quelques années. Pour 150.000 euros, il a acheté le dos de Tim Steiner, un Suisse de 31 ans. Dans le contrat, il est stipulé que ce dernier met à disposition son dos trois fois par an pour des expositions et qu’il le léguera à sa mort à son propriétaire, l’artiste. Dans son film, Kaouther Ben Hania questionne cette marchandisation des êtres humains en l’assortissant d’une réflexion sur la libre circulation et les migrants. Inutile de dire que L’homme qui a vendu sa peau marque l’esprit.
À travers le parcours chaotique de ce jeune Syrien, il pousse les curseurs pour dénoncer l’absurdité d’un système. Le monde de l’art contemporain est en effet un lieu à part, qui fonctionne selon des codes étranges pour celui qui n’est pas initié. Les limites de l’art semblent infinies, à tort ou à raison? demande le film. Il raconte la rencontre entre deux mondes, aussi. Celui des hommes libres vivant dans la superficialité, et celui de la survie. C’est donc un film assez riche, qui part d’un sujet sensationnel pour le ramener à l’humain. Car on s’attache au personnage de ce jeune homme impulsif prêt à tout pour retrouver son amoureuse.
Elise LENAERTS
