
Nicolas Van Nuffel, entre optimisme et urgence: il faut agir maintenant
On parle de plus en plus de société en transition, mais de quoi s’agit-il exactement? Certes, il s'agit du passage d'un état à un autre; mais pourquoi, comment et quand devrions-nous changer? Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition Climat et responsable du département Plaidoyer au CNCD-11.11.11, explique à Cathobel pourquoi le sujet lui tient tant à cœur.
Nicolas Van Nuffel consacre une partie de son énergie à informer le plus de monde possible sur l'importance et la nécessité de réaliser la transition. Aussi, lorsque RivEspérance l'avait contacté pour participer au forum prévu sur la thématique en 2020, avait-t-il accepté avec enthousiasme d'échanger avec Olivier De Schutter, lui aussi convié. Mais, en raison du confinement, le projet a été reporté en 2021 et aura lieu le 17 mars prochain (*). Entretemps, il s'est enrichi de la participation de la philosophe Charlotte Luyckx. Les regards de ces trois experts auront de quoi alimenter les réflexions de tout un chacun car la question de la transition nous concerne tous, individuellement et collectivement.
Revenons à Nicolas Van Nuffel qui se réjouit de poursuivre sa collaboration avec le Centre Avec, l'un des membres de RivEspérance, en participant à cette table ronde. "Après la crise que nous vivons, je suis convaincu que nous ne pouvons pas recommencer comme avant. Il nous faut penser autrement et reconstruire le système, et pour cela on aura besoin de tout le monde. Un espace comme le forum proposé par RivEspérance est une occasion de réfléchir ensemble pour donner les balises d'une reconstruction différente après la crise."
Espoir mais urgence
Certes, le public sera varié en âge et en origines, mais quel message lui transmettre? Nicolas Van Nuffel évoque un soupçon d'optimisme: "J'ai envie de partager l'espoir que c'est encore possible de changer; malheureusement la multiplication des crises pousse beaucoup au pessimisme. Et c'est clair que les données scientifiques sérieuses mettent en évidence que si on ne bouge pas, notamment pour résoudre les problèmes climatiques, on court vraiment droit dans le mur. La survie de l'humanité est en danger, aujourd'hui! Le problème c'est que cela pourrait nous mener à la paralysie et l'immobilisme. Je suis convaincu - et les rapports scientifiques le disent - que c'est encore possible de trouver un chemin qui nous permette de vivre dignement tous ensemble sur cette planète, en respectant les limites. Je porte donc le message que c'est encore possible."
Mais comment faire face au dilemme de plus en plus prégnant qui devrait nous pousser à agir immédiatement et le chemin, peut-être long, qui reste à faire pour notre propre transition? "C'est le message que nous avons porté avec les mouvements "Climat" en 2018 et 2019. On ne cessait de rappeler trois caps à franchir: 2 ans, 10 ans et 30 ans. Deux ans pour prendre des décisions politiques majeures pour engager la transition, 10 ans pour prendre le virage et 30 ans pour arriver au bout. L'air de rien, la bonne nouvelle c'est qu'une série de décisions a été prise ces deux dernières années. Elles ouvrent des portes pour démarrer le chemin de la transition écologique, vers un monde zéro carbone en 2050." Cependant, le président de la Coalition Climat constate et s'inquiète que les émissions de gaz repartent à la hausse.
Action individuelle
"On peut et on doit agir au niveau individuel", insiste-t-il. Concrètement et, en écho à Jean-Pascal van Ypersele et Martin Kopp, déjà interviewés précédemment par Cathobel, le responsable Plaidoyer au CNCD 11.11.11 cite les mêmes leviers sur lesquels chaque citoyen peut agir. A savoir: manger local et de saison, nous déplacer moins en voiture individuelle, davantage utiliser la mobilité douce (vélo, marche) et privilégier les transports en commun même pour des déplacements plus longs et bien isoler nos logements. "Nos moyens de transport sont un élément essentiel du problème et de la solution. Et le logement représente un gros défi en Belgique. Mais la somme des engagements individuels ne suffira jamais", explique-t-il. "Si tout le monde agit en son plein potentiel, on résoudra seulement 15% du problème car celui-ci est systémique. Notre tâche à tous est entre autres de nous engager à ce que le système évolue. Et c'est là tout le cœur de mon travail à la Coalition Climat: essayer que le système bouge."
Appel au soutien des autorités
"Pour reconstruire l'économie après le confinement, il faut que tout l'argent aille dans le sens de cette transition." Et les décisions semblent aller dans cette voie puisque la Commission européenne a mis en place un plan de relance économique de 750 milliards d'euros et répondant à des objectifs durables. Ainsi, 37 % des dépenses engagées par les Etats devront être alloués aux objectifs environnementaux européens, dont la neutralité carbone pour 2050. "Et, rappelle le président de la Coalition Climat, pour la totalité des montants, il faudra démontrer que les investissements n'ont pas un impact négatif sur le climat. On peut donc espérer maintenant que des moyens massifs permettent de développer les transports en commun, d'isoler les bâtiments, d'encourager l'agriculture familiale et paysanne, etc. Ce qui permettra à chacun d'entre nous, au niveau individuel, d'aller de l'avant."
Chacun ses responsabilités
Nicolas Van Nuffel insiste donc pour que chacun prenne ses responsabilités. Les autorités - peu importe leur niveau de pouvoir - doivent donner des signes encourageant la population à changer. Mais il faut convaincre les larges courants de la société qui sont plus ou moins sensibles aux enjeux écologiques et de justice sociale. Si eux sont prêts à exercer ensemble une pression sur les décideurs, le changement arrivera.
"Beaucoup de choses bougent aujourd'hui mais il est évident que, dans la société il y aura toujours d'une part des minorités agissantes qui jouent un rôle essentiel pour faire bouger la société, d'autre part une minorité résistante au changement et entre les deux une grande majorité qui attend de voir le système bouger pour changer. C'est pour cela que je consacre une part de mon énergie pour rencontrer un maximum de citoyens et citoyennes afin de leur donner l'envie de bouger. Mais je suis convaincu que si on veut les emmener sur cette voie, il faut ouvrir ce chemin. Et cela c'est le rôle des responsables politiques."
En homme engagé, il se réjouit entre autres de la multiplication d'initiatives locales qui permettent aux gens de consommer autrement. Il cite ainsi l'ouverture toute récente d'un magasin coopératif citoyen qui ambitionne de ne proposer que des produits locaux et de saison. Pour la transition en mobilité, Nicolas Van Nuffel explique: "il est démontré que le nombre de cyclistes sur les routes est proportionnel à l'espace sécurisé mis à leur intention. On ne peut pas juste demander aux gens d'abandonner leur voiture en leur disant que ce n'est pas bien de l'utiliser. Il faut des pistes cyclables où ils se sentent en sécurité pour, par exemple, conduire leurs enfants à l'école." Et c'est possible quel que soit le dénivelé puisque la Suisse, dit-il, compte plus de cyclistes que la Belgique. La différence c'est qu'il y a énormément de pistes sécurisées permettant de traverser les carrefours et même les autoroutes. "Pour moi c'est l'exemple-type de ce que l'on peut faire et qui va pousser les gens à bouger. Une fois qu'ils prennent le vélo, ils y trouvent goût et c'est rare qu'ils reviennent à la voiture pour les petits déplacements quotidiens. Et donc voilà typiquement quelque chose qui montre qu'il ne suffit pas de dire aux gens qu'il va falloir qu'ils changent - et moi je ne crois pas du tout aux messages de culpabilisation- il faut leur donner l'espace de vivre autrement."
Place au débat démocratique
Pour y arriver, il faut aussi rendre aux citoyens et citoyennes le pouvoir d'exercer la démocratie autrement qu'en votant seulement tous les 4 ou 5 ans. Nicolas Van Nuffel se réjouit que des projets de démocratie délibérative citoyenne voient le jour dans certains parlements. "Cela démarre et on sent que le pouvoir politique tâtonne encore. Si on veut restaurer la démocratie cette dimension sera essentielle. Toutes les initiatives prises pour le moment sont de bonnes pistes", reconnaît-il. Et cela permet de responsabiliser et impliquer tout le monde.
Finalement, le concept de transition est-il bien intégré ou faut-il mieux le définir? "Je pense que cela reste un mot vague", répond-il. "Transition vers quoi? C'est essentiel de mener un débat démocratique: quelle société voulons-nous pour 2050? Il faut de grands changements dans la décennie qui vient. Mais je trouve qu'on ne débat pas assez sur les moyens d'arriver à une société à la fois plus juste et plus durable. Et plus personne ne peut se dire détenteur de la solution toute faite d'un modèle de société. C'est du débat en commun que viendra la définition de cette nouvelle société. A titre personnel, je pense que l'essentiel de cette transition c'est la réconciliation des dimensions économiques, sociales et environnementales. Il faut une prospérité partagée, ce qui implique de garantir la justice sociale, réduire drastiquement toutes les inégalités (tant dans notre société qu'entre le Nord et le Sud, les hommes et les femmes, etc). Et cela en respectant les limites de la planète."
Nicolas Van Nuffel souligne que d'autres crises environnementales sont tout aussi graves que le réchauffement climatique, notamment celle de la biodiversité. Et il est d'avis, tout comme l'exprime si bien le pape François dans Laudato si', que "la transition ne peut se faire qu'en tenant compte tant de la dimension "justice sociale" que du respect des limites de la planète. Celles-ci ont été grandement bafouées depuis plusieurs générations".

Le temps est compté pour préserver le climat
Cap sur la transition!
Ainsi donc, ce qui motive Nicolas Van Nuffel à agir, témoigner, partager c'est parce que le temps presse et trop peu de personnes comprennent les enjeux. Confinement oblige, cette table ronde virtuelle offre l'opportunité au plus grand nombre d'y assister puisqu'il n' y pas de limite de participants. L'événement sera retransmis gratuitement sur Youtube.
Nancy GOETHALS
(*) Mercredi 17 mars, partage et questionnements sur "La transition, un chemin intime" entre Charlotte Luyckx, philosophe à l'UCLouvain, Olivier De Schutter, juriste et rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, et Nicolas Van Nuffel, président de la Coalition Climat et responsable Plaidoyer au CNCD 11.11.11. Un avant-goût des interventions de ces trois invités est à découvrir sur la page Facebook de RivEspérance. Voici le lien pour assister à cette soirée.
Lire aussi dans l'hebdomadaire Dimanche n°11 "La transition, chemin intime et cap intégral"
Crédit photo: Nicolas Van Nuffel_(c)CNCD 11.11.11_Arnaud Ghys et sablier_CC Pixabay
