Par rapport à sa superficie et sa population, le Liban est, de très loin, le premier pays d’accueil pour les réfugiés syriens. Mais après cinq années, les conséquences sociales, économiques et démographiques de cet afflux massif de réfugiés font craindre une déstabilisation du pays et des tensions se font jour. Néanmoins, la solidarité demeure. Caritas en est un des acteurs-clés. Reportage.
La guerre en Syrie a contraint une bonne partie de la population de ce pays à fuir au-delà de ses frontières. Et contrairement à ce que la majorité des Européens pense, ce n’est pas le Vieux Continent que ces réfugiés rallient en masse mais bien les pays limitrophes que sont la Turquie, la Jordanie ou le Liban, ce dernier devant fournir des efforts énormes pour accueillir un flux d’exilés qui représente plus d’un tiers de sa population. "On parle d’1,2 million de réfugiés officiellement enregistrés par le Haut-commissariat aux réfugiés (UNHCR) mais ils sont beaucoup plus nombreux", assure Ramzi Abou Zeid, responsable régional de Caritas pour la région de la Bekaa, la grande plaine fertile du Liban. Ce dernier estime d’ailleurs qu’il existe déjà plus d’un million de réfugiés pour cette seule région. Et même si les frontières sont fermées depuis huit mois, l’afflux continue, de manière illégale, par la montagne. Une fois au Liban, ces réfugiés doivent se débrouiller pour trouver un logement, un emploi et essayer de vivre tant bien que mal. Ce qui veut dire aussi avoir accès aux soins. A Rayfoun, dans une région à très forte majorité chrétiens-maronites, ils peuvent ainsi profiter de l’un des dix centres médico-social de Caritas Liban. Dans ce grand bâtiment récemment rénové, ils se mêlent aux Libanais pour des consultations diverses. "Nous avons de nombreux médecins spécialisés (ORL, gastro-entérologue, ophtalmo, pédiatre…), mais aussi des dentistes et des spécialistes de la rééducation qui travaillent ici", explique Rania Bteich, la directrice du centre.
Retrouver l’estime de soi
L’endroit voit également venir des psychologues qui aident à retrouver l’estime de soi. Beaucoup de réfugiés portent en eux un sentiment de culpabilité. Ces psychologues viennent deux fois par mois et assurent également des activités collectives. Ils travaillent souvent en concertation avec des logopèdes quand les enfants rencontrent des difficultés avec le langage oral-écrit, ou sont victimes de bégaiement qui nécessite des thérapies de fond. Caritas prend en charge de nombreux examens (bilan sanguin, échographie…) car ces réfugiés n’ont évidemment pas de couverture sociale, comme un tiers des Libanais d’ailleurs. C’est le cas d’Hanna, agriculteur de 76 ans, venu ici pour soigner son diabète. Il trouve les médecins efficaces et l’ambiance chaleureuse. Selon lui, l’afflux des Syriens n’a pas entraîné une chute de la qualité des soins. Et il ne revendique aucun droit à passer avant les réfugiés. "Nous sommes tous des créatures de Dieu. Il faut avoir un sentiment humain et ne pas être aveuglé par le passé", explique-t-il en faisant référence à la période où la Syrie occupait le Liban. Un propos sage qui ne reflète sans doute pas exactement l’état d’esprit du reste des Libanais. Peut-être parce que le Liban est une référence dans tout le Moyen-Orient pour la qualité de sa médecine, le Dr Emile Andar s’étonne quand même de la mauvaise santé de ces réfugiés. Cet endocrinologue est bénévole ici depuis 27 ans, à raison de deux heures par semaine, et il dit rencontrer beaucoup de Syriens qui ont mal été suivis et mal soignés pour des problèmes de diabète. Il s’alarme aussi de voir réapparaître la tuberculose et la gale. Des maladies évidemment liées aux conditions d’hygiène déplorables dans lesquelles ces réfugiés doivent vivre.
Ravages insidieux
En discutant avec ces patients, on mesure toute leur détresse et leur fragilité. Zeinab venue au Centre de Caritas pour accompagner son mari dont le cœur ne fonctionne pas très bien – elle espère que des médicaments suffiront à régler le problème –, explique avoir dû faire un voyage de quatre jours très éprouvants pour fuir. Elle se retrouve dans une chambre de 10 m² sans électricité louée 100 $ par mois. Et quand elle évoque le fait qu’elle a vu beaucoup de morts autour d’elle, notamment des enfants de ses frères, l’émotion la submerge. Mais elle se reprend bien vite pour dire qu’elle prie pour une paix rapide et qu’on laisse le Liban tranquille. Dans ce centre médico-social de Rayfoun, on mesure aussi les ravages insidieux d’un conflit armé, notamment sur les femmes enceintes. Les bombardements leur causent un stress énorme qui se répercute lors de l’accouchement. Il y a ainsi beaucoup de cas d’anoxie ou des accouchements tardifs comme celui de la mère de Laith, né vingt jours après terme et qui, à 4,5 ans, ne parle toujours pas. Son père, Omar, attend depuis un an que son fils soit suivi par un spécialiste. Mais il faut auparavant un diagnostic complet et précis pour déterminer le traitement. Vu la situation, Omar est d’autant plus atteint psychologiquement qu’il a de plus en plus de mal à trouver du travail. Il se dit prêt à partir pour le Canada. Sans vraiment d’espoir de revenir en Syrie. "Pas avant 20 ans" lance-t-il avec un regard particulièrement sombre. Tous ne sont pourtant pas aussi amers. Abdallah a quatre enfants. Son cadet,15 ans, est atteint d’une infirmité cérébrale. Son dernier, 8 ans, avait des problèmes d’élocution, un traumatisme de guerre qu’il a pu surmonter grâce à la logopède de Caritas, même s’il a toujours peur des bruits et des explosions. Réfugié au Liban depuis 2012, il travaille dans la construction et c’est son patron libanais qui l’héberge. Il le connaissait professionnellement avant de devoir fuir la Syrie après que sa maison a été détruite. Abdallah aurait pu partir en Allemagne: il avait les papiers pour le faire. Mais il a refusé. Sa mère est restée en Syrie. Il ne désespère pas un jour de la retrouver là-bas et de rebâtir sa vie et sa maison.
Pierre GRANIER, envoyé spécial au Liban
Photo: © Isabel Corthier/Caritas
Retrouvez l'intégralité du reportage dans le journal Dimanche du 18 septembre

