Rendre leur dignité aux femmes victimes de violences sexuelles par une aide médicale, psychologique et financière, c'est le combat que mène le docteur Denis Mukwege depuis près de vingt ans dans l’hôpital de Panzi, en République Démocratique du Congo.
Ce 14 décembre 2015, le docteur Denis Mukwege était l’invité des Grandes Conférences Catholiques pour présenter "le modèle holistique de Panzi, de la prise en charge médicale jusqu’à rendre la femme autonome". Le gynécologue, directeur de l’hôpital de Panzi est communément surnommé "l’homme qui répare les femmes", en raison des soins qu'il apporte aux femmes et aux filles victimes de viols de guerre dans le Sud-Kivu.
Est-ce important pour vous de partager votre expérience avec le public belge?
Le problème de la discrimination et des violences qui sont faites aux femmes, c’est un problème qui touche toutes les sociétés. Cela nous concerne tous. En Belgique, les femmes ont mené un combat qui leur a donné des droits. Dans mon pays, le corps des femmes est un champ de bataille. Et pour résoudre ce problème, nous avons besoin des hommes et des femmes, du Nord et du Sud, que chacun mette la main à la pâte. C’est une question qui n’a pas de frontières. Il faut, par exemple, travailler l’éducation des filles et des garçons. Leur montrer qu’ils sont égaux, qu’ils se doivent le respect mutuel et qu’il n’y a pas un sexe qui est supérieur à l’autre. Chacun peut faire quelque chose pour changer la situation des femmes dans le monde. C’est un travail de longue haleine mais qui doit se faire. Et il doit être fait par nous tous.
L'éducation occupe donc une place prioritaire dans la reconstruction globale des femmes?
Oui. Il faut que l’individu connaisse ses droits et qu’il puisse les exprimer. Mais il faut également que la communauté l’accepte. Parce que traiter l’individu c’est une chose, mais il faut aussi traiter la communauté. Celle-ci doit comprendre le rôle de la femme dans la société, l’éduquer, rompre certaines normes sociales. La communauté ne peut pas vivre que sur des principes. Aujourd’hui, on a des preuves que, quand les hommes et les femmes travaillent ensemble, le résultat sur le plan du développement est meilleur que lorsque vous en excluez une partie. Et là, l'éducation est nécessaire. Nous éduquons les femmes qui, ensuite, éduquent leurs garçons en leur montrant ce qu’ils ne doivent pas faire, pas dire. Il faut changer le langage, apprendre aux futurs hommes que les filles et les garçons sont égaux. Il faut donc changer les normes sociales, amener les gens à comprendre que nous devons fonctionner dans un système égalitaire. Nous devons donner à chacun la chance de s’exprimer avec ses compétences, ses talents. Pour faire avancer la société dans l’ensemble, le modèle holistique, que nous privilégions, se base sur cette éducation.
Et votre modèle holistique, comment fonctionne-t-il?
C’est un processus de guérison qui passe par plusieurs étapes. Ce qui amène les femmes à l’hôpital, ce n’est pas le fait que consciemment elles se disent "je viens parce que je suis discriminée dans ma vie ou dans ma communauté". Non, elles viennent car elles ont des blessures, des maladies sexuellement transmissibles. Elles ne mangent pas, elles n’arrivent pas à dormir. Nous considérons l’hôpital comme une porte d’entrée, mais cette porte d’entrée ne doit pas se limiter à une prise en charge physique. S’il y a une plaie on la soigne. Mais cela ne sert à rien si on remet la femme dans les mêmes conditions. Elle reviendra quelques temps plus tard pour la même chose. C’est important d’associer également une prise en charge psychologique. Et lorsque la femme se porte bien physiquement et psychologiquement, il faut qu’elle devienne autonome sur le plan économique. Nous aidons les femmes à se prendre en charge. Nous poussons les jeunes filles à retourner à l’école et on forme les plus âgées pour qu’elles puissent s’adapter à la demande de la société. Et à ce moment-là, elles commencent à penser "Pourquoi cela m’est arrivé? Pourquoi ce monsieur m’a-t-il fait ça? Pourquoi est-il libre?" Il faut que la loi punisse ceux qui commettent de tels actes.
Ces femmes osent-elles vraiment traîner leurs agresseurs en justice?
Aujourd’hui, nous avons plus de 3.000 dossiers de femmes qui viennent demander justice et nous avons déjà gagné certains procès. Le problème aujourd’hui est de pouvoir vraiment arriver à la réparation. On n’a pas encore de système suffisamment solide. Si les femmes ont le courage de venir affronter leurs bourreaux, même si elles gagnent, elles savent qu’elles n’auront pas de réparation. Mais ça montre leur force mentale. Elles ne se battent pas pour un intérêt matériel. Elles se battent pour avoir une restauration de leur dignité. Elles se battent pour que la communauté reconnaisse leur état de victime. Ce sont des survivantes et c’est un processus qu’il faut encourager puisque, à partir du moment où les bourreaux savent que les femmes ne se tairont pas et vont les dénoncer, ils vont réfléchir deux fois avant de poser leur acte. Pour permettre aux femmes de se sentir soutenues lorsqu’un tel événement leur arrive, elles doivent pouvoir aller en justice, gagner et obtenir réparation. Ça les aidera à se reconstruire et repartir du bon pied.
Le modèle holistique de Panzi est donc un processus de guérison qui passe par plusieurs étapes?
Oui. Ces étapes, nous essayons de les enseigner et de les introduire dans les systèmes de soins de santé primaires de notre pays. Elles deviennent des femmes capables de se battre pour leurs droits, pour ceux de leurs enfants et pour ceux de leurs communautés. Elles deviennent de véritables activistes, prêtes à changer ce qui ne marche pas dans leur communauté.
Propos recueillis par Natacha Cocq
