Paolo Dall'Oglio est un jésuite italien établi en Syrie depuis une trentaine d'années. Depuis le début de la révolution syrienne, il ne cesse d'appeler au dialogue et à la solidarité de tous les Syriens. Une position qui a fait de lui un symbole de la non-violence et lui a valu d'être expulsé par le régime de Bachar el-Assad. Il sera présent à Bruxelles le 19 septembre prochain pour témoigner de son combat (*), mais a accepté de répondre à nos questions depuis l'Italie où il séjourne actuellement.
Père Paolo, pourquoi avez-vous été contraint à l’exil?
Depuis plus de vingt ans, nous travaillons à promouvoir une société civile où les droits de chacun soient respectés, espérant que l’État syrien chemine sur les mêmes sentiers. Il n’en a rien été. Notre monastère a été mis dans le collimateur de la Sécurité. Depuis 2010, les rencontres y sont interdites. La répression ne s’est jamais arrêtée. Le printemps arabe constituait une occasion historique: le président Bachar allait-il devenir le leader du changement en Syrie? Il bénéficiait d’un capital de confiance, mais tout lui a échappé, à commencer par sa propre conscience. Le pouvoir est resté concentré dans la boîte noire du clan familial, prolongée par des structures sécuritaires monstres.
Depuis lors, votre adresse mail signifie littéralement "le triste"…
Triste d’être séparé des miens et écœuré de voir la violence agir en maître, face à une communauté internationale incapable de réagir. C’est l’enfer! J’aurais voulu être aux côtés des jeunes revendiquant courageusement la liberté.
De nombreux Syriens mettaient leurs espoirs en vous comme porte-parole de leurs aspirations. Votre expulsion a fait l’objet de nombreuses protestations.
J’ai l’honneur d’être aimé par ceux que j’aime. Je travaille à plein temps pour la liberté. Nous lançons depuis Rome, via tweeter, une semaine de jeûne et de combat afin que la visite de Benoit XVI au Liban signe une prise de position en faveur des droits de l’homme et de la justice.
Vous parlez de "bâtir" une harmonie islamo-chrétienne dans un pays pourtant connu pour sa convivialité interreligieuse…
Cette grande qualité est à (re)travailler à chaque génération. Si de nombreux chrétiens sont restés aux côtés du régime, c’est par peur des protagonistes musulmans. La Syrie constitue un point focal du monde arabe, musulman et méditerranéen, où l’on peut travailler à l’harmonie islamo-chrétienne mondiale. Cela ne peut toutefois se faire sans un projet de civilisation où les Juifs auraient leur place, de façon à mettre un terme aux violences exercées au nom d’une phobie du complot.
Le réseau Voltaire défend précisément des thèses de grand complot à propos de la Syrie. Son fondateur Thierry Meyssan dit avoir été conseiller de Kadhafi avant de rejoindre Bachar El Assad.
Vous touchez un point fondamental. Le réseau Voltaire nie les événements du 11 septembre comme la révolution libyenne et aujourd’hui, la syrienne. C’est maladif! C’est une association de paranoïaques pervers. Je suggère la création d’un institut international de pathologie politique.
Comment percevez-vous la situation en Syrie aujourd’hui?
Le voyage du président égyptien à Téhéran est un geste intelligent. M. Morsi a offert aux Iraniens l’opportunité de sortir de la victimisation, en l’occurrence par le monstre sioniste, occidental et atlantiste. Il a fait passer le message que les Frères musulmans – qu’il représente – sont avant tout solidaires des Palestiniens et anti-impérialistes, mettant l’accent sur les ennemis communs et invitant à arrêter la guerre – interne – entre chiites et sunnites. Jouer la carte de la solidarité musulmane, c’est aussi une façon de rallier la résistance syrienne. Du neuf, source d’espoir!... Ah, je voudrais tant que le voyage du pape ouvre lui aussi de nouvelles perspectives!
La peur du nucléaire iranien n’explique-t-elle pas l’attitude de l’Occident? Et les prochaines élections américaines, celle du Président Obama?
Le combat occidental mené contre l’Iran est payé par le sang des Syriens. Et du côté américain, il est clair qu’Israël paralyse toute action par le chantage, étant donné l’importance de l’électorat juif.
Quelles sont les perspectives ?
Coincé par Israël, l’Occident continuera de chercher à frapper l’Iran, par Syrie interposée, et donc à soutenir discrètement la révolution, tandis que l’URSS continuera d’appuyer le régime, à cause d’intérêts géostratégiques. Dès lors, trois scénarios sont imaginables: soit Bachar poursuit la répression et sort victorieux; soit il s’enfonce dans une guerre de longue haleine; soit il est acculé à se retirer au nord et à voir s’y former un État distinct, le rêve de sa tribu, les Alaouites, proches des chiites. Pour éviter cela, la communauté internationale devrait promulguer une Syrie neutre, libre et démocratique dans un Moyen-Orient pacifié.
Béatrice PETIT
(*) Le 19 septembre, de 20h à 22h, le père Dall'Oglio sera présent, à l'invitation de Pax Christi, du MIR-IRG, du Centre AVEC et de la Commission Justice et Paix, à l'ULB (avenue Paul Heger, bâtiment H, local 1302) pour témoigner de son combat et répondre à vos questions.
