Juif converti au catholicisme, Fabrice Hadjadj sortira dans quelques jours au Seuil "Le paradis à la porte". Il y souligne la nécessité de retrouver la valeur d'une espérance radicale en la vie éternelle, sous peine de vivre dans la frénésie de divertissements. Le 21 février dernier, l'écrivain et enseignant français était à Bruxelles pour en présenter les grandes lignes directrices. Une conférence remarquable.
Jamais, jusqu'à présent, l'Institut Sophia n'avait vu autant de monde à l'une de ses conférences. Il faut dire que Fabrice Hadjadj traîne derrière lui une réputation plutôt flatteuse. Se présentant lui-même comme un "philosophe juif, de nom arabe et de confession catholique", cet écrivain et enseignant d'une quarantaine d'années s'est brusquement converti au milieu des années 1990. Depuis son baptême à l'abbaye de Solesmes en 1988, il consacre une grande partie de son temps à explorer les grands thèmes de la tradition chrétienne, avec une prédilection pour les fins dernières, comme en témoigne son dernier livre intitulé "Le paradis à la porte". Sujet qu'il a repris lors de sa conférence à Bruxelles.
Durant près de deux heures et devant un auditoire archicomble, l'écrivain français a donc essayé de tordre le cou aux préjugés qui circulent aujourd'hui concernant la vie éternelle. Car si nous nous sentons mal à l'aise avec cette idée, c'est sans doute en grande partie à cause de l'influence qu'ont exercé sur la pensée occidentale des philosophes tels que Nietzche et Marx. Pour le premier, "affirmer l'existence du paradis, c'est déserter l'ici-bas". Nous nous fabriquerions un monde imaginaire pour échapper aux tâches qui nous attendent sur terre. Pour le second, le paradis est "l’opium du peuple" qui permet aux opprimés de supporter la misère que leur infligent les plus grands en leur donnant une image inversée de ce qu’ils ont et sont.
Pourquoi le Mal?
Mais nos contemporains se posent également d'autres questions concernant le paradis: "Si nous avons été créés pour la joie, pourquoi tant de souffrances?"; "Comment peut-on raisonnablement aspirer à une vie sans fin?"; "La résurrection des corps, c'est bien, mais où allons-nous tous les mettre?"; "Une fois que le but sera atteint, nous n'aurons plus rien à inventer. Tout sera dit. Cela veut-il dire que nous serons moins libres au Ciel qu'ici-bas?"
Pourtant, malgré toutes ces objections, nous continuons de nous fabriquer des ersatz de paradis, preuve que cette aspiration au bonheur est indéracinable du cœur humain. "Chassez le paradis, il revient au galop", a d'ailleurs plaisanté Fabrice Hadjadj. Mais pourquoi cette pullulation de paradis de contrebande et de contrefaçon? Est-ce parce que nous avons peur de la mort? Peut-être, à moins que ce ne soit plutôt le paradis qui nous fasse peur, a-t-il suggéré. "La Béatitude suppose une béance, l'ouverture complète à l'inattendu, à l'Autre qui nous dépasse sans cesse, en d'autres termes, la rencontre", a-t-il expliqué. "Or, ce que nous voulons, c'est un paradis pour nous-mêmes, à notre étroite mesure; c'est être le premier en son monde, avoir l'initiative et le dernier mot en toutes choses, ne rencontrer personne." Et c'est là que nous nous trompons, car cette description du paradis est plutôt celle de l'enfer, d'un repli total sur soi, a souligné le philosophe. Or, "il faut penser la vie éternelle comme une vie de rencontres", a-t-il insisté, même si celles-ci nous font peur par la part de risque qu'elles contiennent inévitablement.
L'au-delà est un au-dedans
Le problème, c'est que nous avons tendance à envisager la relation à Dieu en terme concurrentiel, comme si celui-ci était une super créature, au-dessus des autres. "Mais tout comme la lumière n'est pas en concurrence avec les couleurs, Dieu n'est pas en concurrence avec les créatures", a poursuivi Fabrice Hadjadj. "Au contraire, plus il y a de lumière, plus il y a de couleurs. Ce qui veut dire que plus je me tourne vers le Créateur, plus je suis moi-même et plus je peux aller vers les autres pour eux-mêmes. Il n'y a donc pas d'aliénation. Enfin, plus je me tourne vers Lui, plus je suis créatif, Dieu ne voulant que notre fécondité."
Ces mises au point étant effectuées, l'écrivain a alors répondu aux différentes objections formulées ci-dessus. Tout d'abord, a-t-il commencé, nous ne pouvons plus opposer le ciel et la terre comme un ici et un ailleurs. "Le Royaume de Dieu n'est pas un autre monde, il est au milieu de nous. L'au-delà est un au-dedans", a-t-il expliqué. "Pour aller vers le pur présent, il faut se tourner vers l'Éternel. Ce qui n'est en rien se détourner du réel. Au contraire, c'est plonger dans le cœur des choses." À celles et ceux qui craignent de s'ennuyer au paradis, Fabrice Hadjadj répond que "l'Éternité n'est pas du temps". "Nous verrons Dieu face à face, mais celui-ci nous restera toujours incompréhensible. Nous ne finirons donc jamais de nous étonner devant son mystère. Tout comme il y a une dramatique des ténèbres, il y a une dramatique de la lumière. Nous n'aurons donc pas le temps de nous ennuyer." Et puis, c'est à la joie que nous sommes invités, mais "une joie reçue et offerte comme une blessure".
Enfin, le philosophe a terminé son exposé en évoquant la délicate question du mal. "Pourquoi le paradis n'est-il pas plus manifeste? Pourquoi Dieu ne fait-il pas plus de marketing?", s'est-il demandé. "Parce que nous rentrerions alors dans une relation de servitude", a-t-il expliqué. Or, ce que Dieu veut, ce sont des hommes et des femmes libres et debout. "En fait", a-t-il conclu, "si la nuit est si douloureuse, c'est parce que nous croyons à la lumière..." (PA)

