S'il n'est pas rare de voir une responsable politique soutenir une cause, ce l'est davantage qu'elle s'y engage personnellement.
En ces moments où les éléments négatifs concernant la RD Congo sont souvent mis en évidence, il est encourageant de voir que sur le terrain, des Congolais(es) s'engagent à lutter contre l'injustice et la pauvreté. Juriste de formation, Joanna Zaina Hakizinka (photo) occupe actuellement les fonctions de directeur de cabinet adjoint au Ministère de la santé de la République Démocratique du Congo (RDC). Parallèlement à sa fonction de membre d'un cabinet du gouvernement de la république, cette femme d'action est aussi présidente de la coopérative Tuungana. Le fruit de sa passion pour la lutte contre l’injustice en portant assistance aux orphelins, aux populations pauvres et aux victimes de violences en milieu urbain et rural. Nous l'avons rencontrée.
Tuungana est une coopérative agropastorale et minière, qui a pris la forme d'une association sans but lucratif de droit congolais. Elle intervient dans les domaines de l’élevage, de l’agriculture, de la santé, de l’hygiène, de l’éducation, de la formation et de la petite exploitation minière artisanale. Cette coopérative exerce ses activités sur toute l’étendue de la République Démocratique du Congo particulièrement dans la province du Nord-Kivu et dans la ville province de Kinshasa.
Vous êtes présidente de la coopérative agropastorale et minière. Qu'est-ce qui vous a poussée à créer cette asbl?
Je suis ressortissante de la province du Nord-Kivu. Dans ma jeunesse, mon père nous amenait visiter la ferme familiale à Masisi et la plantation de maïs dans le territoire de Rutshuru. Nous avons eu à côtoyer les réalités quotidiennes de la population rurale. C'est de cette approche qu'est née l’idée de trouver les opportunités pour leur développement et pour lutter contre la pauvreté. Dans mon parcours professionnel, j'ai toujours porté une attention particulière sur les questions liées au développement communautaire en milieu rural. De nos jours, le contraste que nous observons entre d’une part les potentialités dont regorge la RDC, comme les ressources de son sol et de son sous sol, les intelligences, les compétences et les talents et d’autre part, la précarité dans laquelle vivent les populations, m'ont interpellée et poussée à créer une structure afin de pouvoir apporter dans la mesure du possible, des solutions aux problèmes observés et de lutter contre la pauvreté pour un développement durable de la base. A la suite de cette réflexion, avec d'autres personnes, nous avons créé la coopérative Tuungana, qui signifie "Tous ensemble"
Quelle est l'action de votre association?
Nous intervenons dans cinq domaines: l'agriculture, la pastorale, la santé, l'hygiène, l'éducation et la formation, ainsi que dans l'exploitation de mines artisanales. Les objectifs poursuivis par Tuungana sont d'encourager l’esprit de solidarité, de renforcer les capacités et d'accompagner le développement des initiatives agropastorales en milieu rural dans le but de lutter contre la pauvreté et l'analphabétisme. Nous voulons aussi sensibiliser les populations sur le virus VIH dans les sites miniers, promouvoir l’entreprenariat et stimuler la professionnalisation des acteurs à la base. Ces objectifs sont concrétisés par la conception et la mise en œuvre de projets de développement par le biais d’une approche participative d’intervention et d’une gestion concertée des ressources afin de promouvoir l’emploi et l’auto prise en charge des populations en milieu rural.
Quel est l'impact de votre action dans la vie de la population ?
Chaque année, la coopérative Tuungana réalise au minimum une activité par trimestre, avec un impact direct et visible sur les populations en milieu rural. Ainsi dans le domaine agricole, plus particulièrement dans notre zone pilote de Masisi, nous avons répertorié les éleveurs et les agriculteurs par villages. Nous avons obtenu plusieurs informations, notamment sur le genre des cultures les plus pratiquées dans ce milieu et celle des semences cultivées. Dans le cadre de la cohabitation pacifique entre tribus du territoire de Masisi, nous avons mis en place un projet d’un champ communautaire avec des femmes de toutes les tribus.
Nous avons introduit une nouvelle culture des pyrèthres pour aider la population à accroitre sa rentabilité sur le marché. La coopérative a aussi effectué la distribution des semences et organisé des séances de renforcement des capacités sur l’utilisation des semences et des engrains et sur le type de culture. Par ailleurs, notre association a mené plusieurs actions pour la mise en place de services vétérinaires ponctuels, pour une campagne de vaccination en collaboration le ministère provincial de l’Agriculture, la transformation du lait en fromage, la facilitation de la vente des produits laitiers produits par les membres de la coopérative, l’organisation des rotations pour la location des pâturages aux membres éleveurs en collaboration avec les membres propriétaires terriens, l’achat de vaccins et la vaccination de plus de 400 vaches, la distribution des vermifuges et des vitamines pour plus de 250 vaches et aussi la distribution de moutons aux familles défavorisées.
Et en matière d’éducation et de formation?
Tuungana a procédé aux paiements des frais scolaires de l’année 2016-2017 pour 120 élèves issus de familles défavorisées et aux enfants nés avec un handicap. Ces derniers sont répartis dans différentes écoles primaires de la région. La coopérative Tuungana forme aussi des jeunes filles vulnérables aux métiers de coupe et couture, de tissage de paniers et de tricotage. Nous procédons aussi au renforcement des capacités de nos membres sur l’utilisation des produits phytosanitaires. Dans le domaine de la santé et de l’hygiène, Tuungana a procédé à la sensibilisation sur les maladies sexuellement transmissibles sur les sites d’exploitations minières artisanales. Elle a mené des campagnes de sensibilisation de la population à titre de prévention et de participation à la riposte contre les épidémies telle que le choléra et le virus Ebola. Toujours en collaboration avec le ministère de la Santé, la coopérative a procédé à la distribution des médicaments dans les centres de santé du territoire de Masisi et poursuit son plaidoyer auprès de ses membres et de divers partenaires afin d’équiper ces centres de santé. Enfin, dans le domaine de l’exploitation minière artisanale, la coopérative Tuungana a procédé à l’identification des creuseurs et des négociants, à l’organisation des exploitants artisanaux par sites et carrières validés par l’autorité compétente, à l’amélioration des conditions de travail et d’hygiène, notamment par la construction des latrines publiques. Je précise que notre coopérative est membre de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE). C’est ainsi qu’elle travaille sur la sensibilisation au respect des exigences du système de traçabilité, devoir de diligence pour les chaines d’approvisionnement responsable et à la lutte contre le travail des enfants et des jeunes dans les carrières minières.
Comment faites-vous pour que la population s'implique dans vos activités?
Les populations sont les premiers bénéficiaires de notre action. Nous les sensibilisons en les invitant à participer aux diverses activités et projets. En premier lieu l’attention des populations est attirée sur le bien-fondé du projet et la nécessité de son implication pour la mise en œuvre. Ensuite, les populations sont impliquées dans toutes les étapes de la concrétisation du projet. Au-delà du fait d’être bénéficiaire, les populations sont les acteurs directs pour le succès du projet.
Quelles sont vos perspectives d’avenir?
Tuungana est en pourparlers avec ses partenaires pour le lancement de la construction dans les mois prochains d’une maternité et d’un centre d’apprentissage aux métiers pour les jeunes filles. Dans le même ordre, elle entend poursuivre son plaidoyer pour l’amélioration des conditions de vie des populations en milieu rural.
Propos recueillis par Jean-Jacques Durré

