Les évêques congolais qui menaient un dialogue pour une transition pacifique du pouvoir en République Démocratique du Congo (RDC) ont fini par jeter le gant, face à l'enlisement des pourparlers.
Les représentants de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ont admis leur échec à réconcilier le pouvoir et l'opposition. Et ils ne mâchent pas leurs mots à l'égard de la classe politique du pays. Mgr Marcel Utembi, archevêque de Kisangani et président en exercice de la CENCO, indique que les évêques ont constaté "un manque de bonne volonté politique" de la part des négociateurs. Mêmes paroles dures de la part du vice-président Mgr Fridolin Ambongo qui déplore "les jeux d’intérêt partisans qui priment sur l’intérêt de la nation". "Il y a des petites questions qu’on pouvait facilement traiter mais qu’on fait traîner en longueur comme si la souffrance du peuple ne leur disait rien", a-t-il renchéri, regrettant que plus personne ne parle des élections.
Les évêques catholiques de la RDC menaient cette médiation depuis décembre 2016, dans le but de sortir le pays de l’impasse politique dans lequel il se trouve, à la suite de l’expiration du mandat du président Joseph Kabila, en novembre 2016. Les négociations avaient pourtant abouti, le 31 décembre, à la signature d’un accord sur le partage du pouvoir, la mise en place d’un régime de transition et le maintien au pouvoir du président Kabila jusqu’à fin 2017. Le document n'est cependant pas entré en vigueur.
Entre-temps, le décès inopiné du chef de l'opposition Etienne Tshisekedi, survenu à Bruxelles, a déclenché une "guerre des chefs" au sein de cette même opposition, certains de ses membres ne reconnaissant pas son fils Felix comme le dauphin naturel. Cette bisbrouille a évidemment fait le jeu de la majorité. Pour tenter une solution, une deuxième phase de médiation s'est déroulée du 16 au 27 mars 2017. Mais, celle-ci a été "loin de satisfaire la population", a déploré Mgr Utembi, soulignant les deux points de blocage majeurs: le mode de désignation du Premier ministre et la présidence du Conseil national de suivi des accords (CNSA). Pour rappel, l'opposition voulait présenter la seule candidature de Felix Tshisekedi au poste de chef du gouvernement, alors que la majorité exigeait trois candidats, afin que le président Kabila puisse faire un choix en usant de son pouvoir discrétionnaire. Quant à la présidence du Conseil national de suivi, elle revenait au leader historique Etienne Tshisekedi. Celui-ci ayant disparu, certaines fractions de l'opposition, dont le G7 (qui regroupe des partis ayant quitté la majorité présidentielle), n'ont plus soutenu la candidature de son fils, et proposé Pierre Lumbi (ancien conseiller spécial de Joseph Kabila) pour la présidence du comité de suivi. Ce dont le camp du président ne veut pas entendre parler.
L'arrêt de la médiation de la CENCO démontre que les blocages sont bel et bien la cause du départ des évêques. Pourtant, mardi, le président de la Conférence épiscopale nationale du Congo se montrait encore relativement optimiste. S'exprimant devant le Conseil de sécurité de l’ONU, Mgr Utembi a déclaré que "l’accord global et inclusif du centre interdiocésain s’avère la seule feuille de route réaliste pouvant sortir le pays de la crise institutionnelle. Malheureusement, l’arrangement particulier destiné à assurer la mise en œuvre dudit accord peine à se conclure, alors que la population attend impatiemment les élections". Avec des institutions électives arrivées toutes hors mandat, la RDC traverse une période sans précédent de son histoire depuis son indépendance, a souligné le président de la CENCO.
Et maintenant?
Les évêques en ont appelé au chef de l'Etat, comme "garant de la nation", et demandé à la communauté internationale d'accompagner davantage les acteurs du dialogue en RDC. Le risque de voir la capitale Kinshasa et peut-être d'autres régions de ce vaste pays est réel, d'autant que le principal parti d'opposition, l'UDPS de Tshisekedi, a appelé "le peuple congolais à se prendre en charge". De là à craindre des manifestations comme celles de l'automne dernier, qui avaient fait plusieurs dizaines de morts, il n'y a qu'un pas.
D'autant que plusieurs régions sont en proie à des troubles. L'Est bien sûr, mais aussi une partie du Katanga et le Kasaï (fief d'Etienne Tshisekedi) où des rebelles ont saccagé des églises et des écoles, mais surtout tué deux experts de l'ONU et leur traducteur, enlevés le 12 mars, alors qu'ils enquêtaient sur des fosses communes dans la province du Kasaï. La découverte des corps de Zaida Catalán et Michael Sharp, ainsi que de leur interprète Betu Tshintela, mardi, confirme la dérive du pays, estiment les experts internationaux dans la mesure où, jusqu’à présent, cette région semblait épargnée par les violences et les conflits qui ont émaillé l’histoire de la RDC ces vingt dernières années. L’assassinat inédit de deux Occidentaux, dont l’un décapité, sans qu’on sache encore si cet acte barbare a occasionné la mort ou l’a suivi, ne fait que renforcer l’impression de péril dans le pays qui pourrait sombrer dans le chaos.
Il reste à espérer que la mission des évêques congolais n'aura pas été veine et que la raison et la bonne volonté finiront par l'emporter au profit d'une population en soif d'avenir et de paix.
J.J.D (avec agences)

