Le maire de la ville sicilienne de Pozzallo gère tout l’été l’urgence extrême des migrants et le bien-être des touristes en quête de plaisir. Un grand écart permanent.
Les touristes de Pozzallo qui se promènent cet été en short et en tongs sur les plages siciliennes portent-ils de temps à autre un regard inquiet vers le large où des hommes entassés sur des barques fixent le rivage en priant de pouvoir y poser le pied sains et saufs? A Pozzallo, à Catane ou à Syracuse et dans toutes les stations balnéaires de la Sicile, deux mondes, celui des touristes en quête de détente et celui des migrants en quête de survie, se côtoient. Pourtant, à l’exception des scènes terribles de corps qui ont été rejetés sur les plages, ces deux mondes ne se rencontreront pas.
«Les médias donnent une fausse image de ce qui se passe dans la ville», déplore Luigi Ammatuna, le maire de Pozzallo, un des ports principaux où débarquent les migrants actuellement, «les caméras du monde entier filment les sauvetages en mer et cela donne une impression de désastre permanent.» Si depuis le début de l’année, le nombre de migrants arrivés sur les côtes siciliennes atteint parfois les 2.000 personnes par jour, les autorités italiennes, - police, marine nationale, mairie - font tout pour que les débarquements se fassent dans les meilleures conditions. La plupart des bateaux venus du large sont repérés ou secourus en mer et dirigés immédiatement vers un des centres d’accueil qui jouxtent les ports siciliens. Dans ces lieux tenus à l’écart des activités portuaires et des marinas, les réfugiés reçoivent des soins d’urgence de la nourriture, des couvertures chauffantes, un hébergement le temps d’une nuit. «Mais ils ne restent pas plus de 48 heures sur les côtes», souligne le maire de Pozzallo. En raison de l’afflux de nouveaux migrants, ils sont redirigés vers un des centres d’accueil appelés CARA, spécialement conçus pour un accueil à grande échelle. Répartis sur toute la péninsule italienne, les CARA peuvent héberger plusieurs milliers de migrants qui y vivent généralement loin des centres urbains et touristiques du pays. La plupart des réfugiés ne cherchent d’ailleurs pas à s’implanter dans le pays qu’ils considèrent comme un lieu de passage sur la route de leur migration...
La fraternité des exilés
Pour le maire de Pozzallo, la cohabitation des migrants et des touristes n’en reste pas moins un exercice d’équilibriste constant. La station balnéaire située à la pointe sud de la Sicile vit des revenus du tourisme, surtout en été. Selon les estimations de la préfecture, une baisse de fréquentation de la station de 10 à 20% a été enregistrée depuis 2013, qui serait due à l’image de la tragédie des migrants. «Il est aussi vrai que je dédie 70% de mon travail aux migrants», reconnaît Luigi Ammatuna. Tout en continuant d’aménager les plages de la ville et à fleurir la marina, le maire doit en effet gérer les coopératives qui apportent repas et couvertures aux migrants, les bénévoles qui accueillent les naufragés et tous les intervenants qui se multiplient depuis l’arrivée massive des migrants sur les côtes siciliennes. «Je suis à un poste de responsabilité historique», assure le maire qui, dans son bureau, a déployé une bannière rappelant l’émigration des Siciliens vers les Etats-Unis, «mais nous sommes trop seuls.»
Le pire moment de solitude qu’a vécu le maire, est ce jour de juillet 2014, lorsqu’il a dû repêcher une quarantaine de corps décomposés, arrivant par morceaux sur la principale plage de la ville. Ce jour là, Luigi Ammatuna a mis son écharpe de maire et a tenté de d’accueillir ‘ses’ morts dans la dignité. «Un moment terrible», se souvient-il, «mais je ne veux pas m’apitoyer. Il faut surtout encourager l’effort des gens de ma ville qui, bénévoles ou non, m’aident dans ma tâche.»
Pozzallo, comme la plupart des ports et villes de la Sicile baroque, regorge d’histoire, mais la crise économique y sévit durement. A cet égard, l’arrivée des migrants est une source de travail pour les coopératives et les acteurs locaux mais les bénévoles restent essentiels dans le dispositif d’accueil. «Ce sont des hommes et des femmes qui prennent sur leur temps de travail», explique le maire. Des hommes et des femmes qui agissent au nom de la fraternité et peut-être aussi du souvenir des leurs qui, au début du siècle, ont eux aussi pris le dur chemin de l’exil.
De notre envoyée spéciale Laurence D’Hondt
