Prisons : « Qu’ils sentent qu’ils ne sont pas oubliés ! »


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Prisons : « Qu’ils sentent qu’ils ne sont pas oubliés ! »
Par Anne-Françoise de Beaudrap
Publié le - Modifié le
5 min

Les détenus sont confinés bien avant le début du confinement. Et ils le sont encore, même si, à l'extérieur des prisons, de nombreuses activités ont repris dans la vie sociale. Plongée au cœur de ce double confinement carcéral.

"Le jeudi 12 mars, c'est la dernière fois que j'ai célébré l'eucharistie", soupire l'abbé Fernand Stréber, aumônier des prisons et responsable pour toute la Belgique francophone. A cette même date, il y a donc plus de deux mois, les contacts avec l'extérieur ont été suspendus pour tous les détenus… sauf pour ceux qui ont pu bénéficier d'un congé pénitentiaire ou d'une libération anticipée. Près de 10.000 hommes et femmes sont confinés derrière les barreaux d'une prison. Le ministre de la Justice Koen Geens a essayé de désencombrer les établissements pénitentiaires en octroyant des libérations anticipées (six mois avant le fond de peine) ou en accordant une prolongation de congés pénitentiaires.

Les principales restrictions sanitaires appliquées dans l'enceinte des prisons sont liées à la crainte d'une propagation du virus Covid-19 qui s'avérerait compliquée dans ce milieu carcéral très fermé. "Certains détenus ne disposent que de deux fois 45 secondes de contacts humains chaque jour", insiste l'abbé Stréber, qui explique que c'est le temps de donner les médicaments le matin et de distribuer les repas le midi. Les détenus sont privés de toute visite familiale, ou de celle de leurs avocats, depuis deux mois. Les aumôneries ont aussi dû réorganiser leurs présences auprès des prisonniers pour tenir compte des règles sanitaires.

Fernand Stréber détaille ce qui a été mis en place à la prison de Marche-en-Famenne ainsi que dans d'autres établissements pénitentiaires. "Nous distribuons aux détenus habitués à participer aux célébrations communautaires, soit le texte d'une homélie, soit un chant ou une prière qui puisse les inspirer. Parfois, j'ai pu parler à certains pendant quelques minutes derrière l'œilleton de la porte." Il est évident que les conditions de confidentialité ne sont pas idéales dans ce cas. "Les détenus apprécient ce contact, ils nous écrivent: Merci pour votre présence!"

Surmonter l'isolement

Différentes modalités d'échanges de courriers, par le réseau intranet sécurisé ou par la poste, se sont mises en place entre les équipes d'aumônerie et les prisonniers. Fernand Stréber (en photo ci-contre) confirme par exemple avoir fait en sorte que certains détenus puissent recevoir le nécessaire pour écrire (feuilles, éventuellement cartes, enveloppes et bics) à leurs proches, particulièrement au moment de la fête des mères. "Les détenus souffrent, tout autant que les personnes âgées, du manque de contact humain", précise l'aumônier responsable. Chaque homme ou femme en prison est isolé dans sa cellule 23 heures par jour, et parfois plus s'il renonce à aller au préau par peur de la contagion ou de ne pas pouvoir respecter la distanciation physique. "Ça me manque aussi, reconnaît l'aumônier Fernand Stréber, de ne pouvoir parler avec eux, longuement, en toute confidentialité, au lieu de se regarder en pestiférés."

Pour que les prisonniers ne se sentent pas oubliés, une autre aumônerie à Leuze-en-Hainaut a proposé aux personnes volontaires de correspondre par courrier avec les détenus. Près de 300 lettres avaient été échangées de part et d'autre à la mi-mai. En parcourant certaines réponses, il devient évident que les personnes incarcérées peuvent aussi réconforter leurs interlocuteurs de l'extérieur de la prison. Qui purge sa peine de prison a déjà l'habitude d'être privé de liberté, d'être coupé de beaucoup de contacts humains, comme ce que nous avons connu pendant la période de confinement strict. Voici par exemple un extrait d'une lettre signée de Jean-Claude, prisonnier à Leuze: "Je voulais vous remercier pour toutes ces belles paroles dans votre courrier, c'est vrai que pour tout le monde le temps est long, et l'on se rend compte que les relations humaines, la vie sociale, le manque d'affection nous manque à tous. Ne fût-ce que de serrer quelqu'un dans ses bras… C'est interdit pour le moment, mais courage à toutes et à tous. Un jour viendra ou l'on pourra se retrouver à l'extérieur ou même à la messe et l'on priera pour ces gens qui eux, même après le Covid-19, seront toujours dans la misère et isolés. Et c'est à ces personnes-là que j'ai envie de penser dans ses moments difficiles."

Une longueur d'avance

Prière en prison avant le confinement

Les détenus qui répondent aux membres de l'aumônerie de Leuze soulignent également le bien que fait cette présence chaleureuse, même si elle ne passe actuellement que par le courrier: "Grâce a des personnes comme vous qui prenez soin d'écouter des personnes qui sont en prison tout comme moi, ça nous remonte le moral car vous essayez de nous faire trouver la bonne voie." Le même détenu dans un courrier précédent reconnaît: "Nous ici on a l'habitude du confinement..." Avant même de devoir se plier à ces mesures sanitaires pour lutter contre la propagation du nouveau virus, les prisons sont parfois fermées aux visites extérieures quand une grève du personnel est déclenchée. L'aumônier de Marche-en-Famenne se souvient par exemple de trois semaines d'affilée en 2016 où les détenus ne pouvaient même pas aller au préau chaque jour. "Ils ont une longueur d'avance sur nous", constate Fernand Stréber.

La souffrance de ne pas recevoir de visite n'en reste pas moins grande depuis deux mois. La date du 25 mai est évoquée pour une reprise progressive, notamment le retour des avocats dans les prisons. En attendant, chaque soir à 20h, les détenus prient pour tous ceux qui souffrent de ce coronavirus. Une communion dans la prière au moment où de nombreuses églises sonnent les cloches.

AF de BEAUDRAP

Lire un autre témoignage dans le journal Dimanche n°21

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