Dans la file et la foule présentes aux Invalides en cet hommage populaire rendu à Jacques Chirac, les anonymes, parmi lesquels de nombreux Parisiens, Corréziens mais pas seulement, tous se contaient leur petite anecdote personnelle. Récit d'un hommage.
Comme si tous l’avaient connu un jour, une heure, dix minutes intimement. C’est pour cela aussi qu’ils étaient venus lui dire au revoir. "Quand on le croisait dans Paris ou ailleurs, il demandait toujours comment nous allions, il s’arrêtait, posait des questions ; il s’intéressait véritablement à nous. Il prenait le temps qu’il pouvait. Cela devrait être ça aussi un homme politique", confie Martine, 65 ans. "Il portait la bienveillance dans le regard, ses poignées de mains étaient franches et fermes, j’ai eu l’occasion de m’en apercevoir maintes fois", ajoute dans la foulée Jean-Pierre, 52 ans, venu accompagné de Romain, son fils de 25 ans. "On a grandi avec Monsieur Chirac, il avait le charisme d’un président comme on l’imagine. Il était sympathique. Je l’aimais bien, il était naturel ; il nous ressemblait."
Un Français comme les autres
Tous, ce dimanche-là se souviennent du défunt président, pourtant retiré depuis douze ans, tel un ami de la famille, presqu’un proche. "Il faisait partie de nos vies qu’on l’aime ou non, qu’on soit de droite ou de gauche. Chirac, c’était une image de la France depuis si longtemps", reprend Jacqueline, 82 ans, très émue. Jean-Louis Debré, l’ancien ministre et ami des Chirac, fend la foule présente à l’entrée. La main sur le cœur, le regard brillant, il lance discrètement. "Il vous aimait tant, merci d’être là!"
Charles, 66 ans, est venu avec une photo de lui prise avec le Maire de Paris en 1992. "J’avais eu les inondations dans ma boulangerie, il habitait le quartier. Nous étions un lundi et Monsieur Chirac est passé comme presque chaque jour. Il s’est arrêté et s’est inquiété de mon souci. Après quoi, il m’a aidé à porter quelques seaux. Fin de journée, il est revenu voir si tout était arrangé. C’était ça Chirac". Une attention pour tous, un mot, un geste, un coup de main. Hormis les plus jeunes, présents pour vivre tantôt le moment historique, tantôt pour l’homme, les espoirs qu’il avait pu porter ou pour sa fermeté face aux alliés américains, tous les autres étaient venus saluer une certaine image de ce que devrait être un Français comme les autres, lancé en politique. Un homme qui a su rester proche des gens et de leur quotidien. Les affaires? Personne ne le nie mais tous estiment que d’autres ont fait pire. "Vous savez, il ne s’est rien mis en poche, lui, et puis, il a été condamné. D’autres ne le seront jamais. Ce n’est pas ça qu’on retiendra. Il aimait vraiment les gens et il savait leur montrer. Cela n’a pas de prix en politique ; c’est tout de même par nous et pour nous qu’ils sont élus. Chirac a su nous le rendre, il nous aimait vraiment et je ne suis pas Parisien", renchérit Adrien, 74 ans.
L’adieu à un proche
Une fleur, un mot dans les mains. Marlène, 68 ans, s’est rendue à l’Elysée signer le livre de condoléances. Elle est ici ce dimanche, elle sera à Saint-Sulpice le lendemain et se rendra au cimetière Montparnasse dès qu’elle le pourra. "Je suis Parisienne, j’aimais Jacques Chirac. Ce fut un excellent maire durant près de vingt ans, il aurait pu le rester encore. C’était un homme bien, naturel, spontané, simple et profondément gentil. Quelqu’un comme nous, on lui doit bien tout ça". "Son métier était de faire de la politique ; ce n’était pas un politicien", ajoute Jean-François, 45 ans. "C’était un grand monsieur car il avait bon cœur pour tout le monde". Les grilles des Invalides s’ouvrent enfin. Chacun lève les yeux vers la grande cour. On entre en silence, le cœur battant. Le récit et les échanges de ces petites histoires que Chirac n’appelaient pas "des petites gens", reprendront dans l’attente de pouvoir se recueillir face au cliché géant d’un Chirac souriant, saluant une foule qui pourrait être nous, venue pour lui, en ce 29 septembre. Pour chacune des personnes présentes, un exemplaire de "Chirac par ses mots" est distribué ; sa voix résonne au pied de l’église Saint-Louis des Invalides… "Ne cédez jamais à l’extrémisme, à l’antisémistime…", des extraits de son dernier discours présidentiel prononcé en mars 2007. Comme une dernière recommandation émanant de l’au-delà. Un dernier conseil pour aujourd’hui et pour demain, les mots d’un homme de paix. La foule s’émeut, chuchote, se recueille. Le moment est venu, quelques marches encore. Marlène écrase une larme, derrière ses lunettes. Elle n’est pas la seule. Face au grand Jacques, un signe de croix. Ils seront des milliers jusqu’au petit matin, à venir lui dire "Au revoir et merci!"
Régine KERZMANN (depuis Paris)

