Intégrer les migrants, cela passe par le cœur!


Partager
Intégrer les migrants, cela passe par le cœur!
Par Nancy Goethals
Publié le - Modifié le
8 min

Faciliter l'intégration et créer du lien en offrant un toit temporaire avec le projet Comme A La Maison - (c) asbl SINGA-France

Nous avons besoin de liens sociaux pour vivre. Pour les réfugiés qui ont tout quitté, c'est presque une question de survie ! Que ce soit à Bruxelles ou à Arlon, ouvrir la porte à un migrant c'est aussi ouvrir celle de son cœur. Marie, Bernard, Mohamed et Eric partagent leur expérience.

L'association Singa, active sur Bruxelles, organise des activités qui relient les migrants et les habitants locaux. C'est ainsi que Marie, Bernard et Mohamed ont partagé quelques mois de leur existence dans le cadre du projet Comme A La Maison (CALM). Ils ont été les premiers à se lancer (1) et partagent chacun leur enthousiasme.

Marie: apprendre sur soi-même

Marie avait envie de s'impliquer concrètement dans la problématique de l'immigration et avait une chambre disponible "donc aucune excuse possible, dit-elle. Singa, et en particulier le projet CALM, encadrent de manière incroyable tout au long de la démarche, ce qui est très rassurant dans un tel projet".

A la question du besoin – ou non - d'être disponible, Marie répond qu'elle avait peur de se sentir envahie, de ne pas oser dire non ou, par empathie, de se sentir obligée d'en faire plus que ce qu'elle avait vraiment envie. Mais elle insiste: "il faut le faut le faire comme on le sent et se dire que c'est toujours mieux que rien. Surtout ne pas vouloir en faire trop sinon, à long terme, cela devient plus une contrainte qu'un enrichissement.".

Et en termes d'enrichissement, cette cohabitation de quatre mois avec Mohamed lui a permis de découvrir, chez elle, une autre réalité et aussi de partager sa culture avec Mohamed. Marie raconte amusée "je lui ai appris à manger avec des couverts et il était tellement content d'y arriver. Je ne m'étais jamais rendue compte que c'était un élément tout à fait culturel et à quel point ça pouvait être un frein social."

L'hébergement, même temporaire, permet de tisser du lien social. Mohamed et Marie se sont impliqués dans plusieurs projets et activités, ils ont partagé du temps et passé des moments avec d'autres.

Marie souligne tout de même que la communication était parfois difficile: "Mohamed ne parvenait pas à dire vraiment ce qu'il pensait et, de mon côté, comment savoir ce qu'il ressentait vraiment?"

Elle conclut "la démarche première part sans doute d'une volonté d'aider l'autre et finalement on en apprend tellement sur soi-même!"

Mohamed: un toit et un réseau

Pour cette interview, Mohamed s'exprime encore en anglais mais il dit que l'accueil de Marie lui a permis d'améliorer son niveau de français. Il dit pouvoir s'exprimer correctement dans des situations de la vie quotidienne. Il continue bien sûr à se perfectionner.

Et s'il n'avait pas eu cette opportunité ? "C'est une question difficile, dit-il. Je n'avais aucun endroit où aller et je ne connaissais personne. C'est grâce à l'activité 'Blabla', proposée par l'asbl Singa, que j'ai entendu parler du lancement du projet CALM."

"Les premiers jours, j'étais timide, dit-il, mais la glace s'est très vite rompue". Pour Marie, Mohamed a cuisiné des plats syriens. Ils se sont promenés ensemble et il a pu retrouver le plaisir de construire des projets. Bernard, son AAMI (Aide Administrative pour une Meilleure Inclusion) l'a aidé à trouver un logement définitif. "Il est comme un père", dit-il, et nous nous voyons encore".

Bernard: tout faire pour intégrer !

Bernard s'est donc joint au duo "Mohamed et Marie". Il est retraité et déjà actif pour Duo for a job où, comme mentor, il accompagne huit personnes en recherche d'emploi. C'est par le biais de cette association qu'il a découvert Singa. Bernard explique les raisons de son engagement: "J'ai du temps à consacrer à d'autres, je possède une voiture, je suis de bonne volonté et je connais les deux langues. Par contre, comme j'ai une famille, je n'avais pas trop envie de faire des soirées jeux de société, organisées par le projet Blabla. Je ne me voyais pas non plus partager mes passions – comme dans le projet 'Buddy' où des binômes partageant un point commun vivent des activités concrètes ensemble. Vu que l'âge moyen des Buddies est de 30 ans et que je suis retraité, je ne me retrouvais pas dans ce projet-là." Il restait le projet CALM mais Bernard ne souhaitait pas héberger. Il avait donc le profil idéal pour offrir du support administratif.

Il s'était engagé pour six mois mais il continue à aider Mohamed. Il considère en effet que son engagement va au-delà d'un contrat car une relation de confiance s'établit entre l'AAMI et le réfugié. En outre, il se rend compte combien c'est dur pour un étranger de se retrouver dans les arcanes administratives. Même si les assistants sociaux sont là pour aider, il pense que cela ne suffit pas: "ils restent des fonctionnaires et ne sont pas prêts à se couper en quatre pour chaque réfugié".

Bernard estime que c'est important d'apprendre la langue du pays d'accueil: "je veux que Mohamed et les autres finissent par parler la langue, qu'ils trouvent du travail et cela améliorera le bien être de la communauté belge". Il insiste pour qu'on ne laisse personne isolé. "Il faut aider celui qui a obtenu ses papiers à faire des efforts et lui rendre espoir."

Au niveau personnel, il se dit touché par Mohamed: "Il est très attachant et a dû mettre sa vie entre parenthèses. Mais il est terriblement désorganisé. Un coup de pouce d'un habitant local permet de résoudre des problèmes qui risqueraient de s'accumuler."

Au sein du projet CALM, le travail de l'AAMI répond donc à un réel besoin. Bernard est prêt à continuer dès que Mohamed sera assez autonome. "En effet, dit-il, ce projet me donne le sentiment d'être utile". Pour ce mentor (Duo for a job) et cet AAMI convaincu, les deux projets sont très complémentaires. Il trouve que CALM est plus convivial et plus relax et, cerise sur le gâteau, "je vois bien que cela apporte une bouffée d'oxygène" à celui qui doit tout recommencer à zéro.

Eric: inclusion et dignité par le travail

Eric habite la province de Luxembourg. Pour donner du sens à son travail, il a ouvert un magasin bio appelé Epices & Tout. Parti du projet de fournir des épices en vrac, il a étoffé sa gamme de produits et connaît un certain succès. Dès lors, il s'est adjoint des collaborateurs.

Il y a quelques mois, il a engagé Ahmed, un réfugié soudanais. "Etant assez sensible à la situation des personnes ayant migré jusque chez nous, cela s'est pratiquement imposé à moi comme choix lorsque je suis arrivé à l'évidence qu'un coup de main supplémentaire à la boutique était nécessaire."

C'est une cliente médecin et bénévole au centre Visage du Monde à Stockem qui lui a parlé de ce réfugié. "Elle avait sympathisé avec lui. Elle s'est portée garante de lui." Comme préalable à son embauche, Eric a voulu rencontrer Ahmed car, dit-il, "nous fonctionnons au feeling pour beaucoup de choses (choix de nos fournisseurs, de nos employés, des produits proposés à la vente). Le courant est tout de suite passé, bien qu'Ahmed soit une personne assez timide. Etant en ordre de permis de travail - les démarches avaient été effectuées par la Croix Rouge -, nous lui avons proposé de passer via une agence d'intérim, ce qui était plus commode."

Ahmed n'avait pas d'expériences dans la vente. En Lybie, il avait été maçon et ouvrier agricole. Il a travaillé chez Epices & Tout pendant cinq mois à raison de 3 à 6 heures par semaine car Eric avait surtout besoin d'une aide ponctuelle lors de livraisons. Mais il ajoute: "Ahmed a également préparé des boîtes d'épices car nous n'avions plus le temps de le faire."

Même si ce n'était pas toujours évident, cette première expérience a été riche: "J'ai vraiment été content d'être en contact avec lui. Malheureusement, il ne parlait pas très bien français et était assez renfermé. Je sais par notre cliente que les expériences vécues sur la route n'ont pas été très positives." Eric poursuit:"Ahmed a été très content de pouvoir se rendre utile, cela se voyait tout de suite. Il faisait preuve d'initiative, ne rechignait pas sur la tâche et faisait son possible pour que cela se passe bien."

L'humain avant tout

"La rencontre humaine a été intéressante, même si l'échange restait assez compliqué. Il y avait souvent un peu d'incompréhension quand nos discussions sortaient du cadre du travail. La communication posait clairement problème mais je n'ai pas voulu verser en anglais dans nos échanges sinon il n'aurait plus pratiqué le français, ce que je ne voulais pas." Eric s'attendait bien à cette difficulté, il regrette cependant de n'avoir pu échanger davantage.

Malheureusement Eric n'a pas pu engager Ahmed à long terme: "Lorsqu'il nous a fallu plus qu'un appoint ponctuel, nous savions que ce ne pourrait être lui, à cause de ses lacunes en français. Nous ne pouvions pas embaucher une employée et le conserver en extra." Il craint d'ailleurs que la cessation du contrat ait blessé Ahmed dans son amour propre. Ceci dit cette expérience a permis à ce dernier de mettre un pied dans le monde du travail. Eric souligner par ailleurs que Ahmed "est un gars souriant, avenant, en qui je pouvais avoir totale une confiance."

Et pour conclure, "ce serait à refaire, je n'hésiterais pas. Même si l'expérience a été un peu frustrante. J'essayais d'aller le trouver quand je voyais qu'il ne s'en sortait pas ou n'avais pas compris les consignes. Cela demande de la patience, mais je ne pense pas en avoir jamais manqué à son égard."

Le cœur et la raison

Ils ont laissé parler leur cœur et l'alchimie a fait le reste. Que ce soit à la maison ou au travail, toutes ces expériences témoignent de l'enrichissement mutuel, personnel et collectif. Et si c'est la raison qui pousse à agir, pratiquer l'inclusion permet aux réfugiés de retrouver leur dignité et de développer leur potentiel pour un meilleur développement de la société.

Nancy Goethals

Pour plus d'infos sur le projet CALM - https://www.singa-belgium.org/projects-fr

Démarré en février 2019, le projet CALM invite des habitants bruxellois à offrir un accueil temporaire à un réfugié qui a obtenu ses papiers. Ceci pour lui permettre d'avoir un toit pour s'abriter et de se créer un début de réseau en attendant de trouver un logement définitif et de stabiliser sa situation.

(1) voir l'article "Un toit comme tremplin" sur l'inclusion des migrants dans Dimanche n°34 du 29 septembre.

Catégorie : Belgique

Dans la même catégorie