Plus de 130 morts et environ 200 disparus, tel est l'effroyable bilan du naufrage d’un bateau de migrants près de l'île de Lampedusa. L'Italie a décrété ce vendredi jour de deuil national. Mais c'est toute l'Europe qui doit se sentir concernée par cette tragédie, la pire qu'ait connue la petite île italienne ces dernières années.
Le navire, un gros bateau de pêche, était parti du port de Misrata, en Libye, et transportait environ 500 personnes, originaires de l'Erythrée et de Somalie. La cause du naufrage serait un incendie. Selon la maire de Lampedusa, des passagers auraient allumé des feux de détresse avec des couvertures pour signaler leur présence alors que l'embarcation subissait une fuite de carburant. Le naufrage a été très rapide.
Moins de 200 personnes ont pu être sauvées par des bateaux de tourisme qui ont entendu les cris des naufragés, des bateaux de pêche et des vedettes des gardes-côtes. Un des premiers à arriver sur les lieux du drame, un pêcheur sicilien, a sauvé 47 migrants à lui seul, et averti les gardes-côtes.
"Venez compter les morts avec nous"
A Lampedusa, l’émotion est évidemment très forte. Jamais un naufrage d'une telle ampleur n'était arrivé dans cette île qui est malheureusement régulièrement confrontée à de telles tragédies. Les corps des victimes ne cessent d'affluer d'heure en heure. Une centaine de corps attendent leur cercueil dans un hangar qui fait office de chapelle ardente. Il resterait encore des centaines de victimes au fond de la mer, prisonnières de l’épave. Complètement bouleversé, la maire de l'île, Giusy Nicolini s'est également révoltée en raison de "l’absence chronique des institutions, de l’Europe". Elle a envoyé un télégramme au chef du gouvernement, Enrico Letta, lui disant: "Venez compter les morts avec nous. Il faut que les caméras de télévision viennent ici, montrent les cadavres, sinon c’est comme si ces tragédies n’existaient pas."
Appel à l'Europe
Mais cette émotion a aussi parcouru toute l'Italie qui a décrété ce vendredi jour de deuil national. En attendant l'arrivé d'Enrico Letta, c'est le ministre de l’intérieur, Angelino Alfano, qui a débarqué sur l’île dès jeudi après-midi. Troublé par tous ces morts couchés côte à côte, parmi lesquels plusieurs enfants, le ministre a expliqué qu'une telle scène "offense l’Occident et l’Europe", en ajoutant que "cela lui fera peut-être ouvrir les yeux". " Ici, c’est la frontière de l’Europe, ce n’est pas un problème seulement italien ! L’Europe doit protéger cette frontière et modifier ses règlements sur l’immigration, ouvrir un corridor humanitaire", a-t-il demandé.
Cet appel à l’Europe a été lancé également par le président de la République, Giorgio Napolitano, qui a parlé d’un "massacre des innocents". "Il faut modifier les normes qui font obstacle à une politique d’accueil mais aussi empêcher le trafic d’êtres humains". "Il est inacceptable", a dit M. Napolitano, "qu’une institution valable qui a été créée par l’Union européenne, Frontex, n’ait pas les moyens pour intervenir."
"C'est une honte", s'est indigné le pape
Pour le pape François, qui s'était rendu à Lampedusa pour son premier voyage pastoral, le 8 juillet dernier (voir en fin d'article) et avait alors dénoncé "la globalisation de l’indifférence", ce qui s'est passé "est une honte !" Ces mots ont été ajoutés à la fin d’un discours dans lequel il évoquait l’encyclique "Pacem in Terris" (1963) du pape Jean XXIII et les défis de la paix d’aujourd’hui. A leur suite, le pape a demandé de prier. "Prions Dieu pour qui a perdu la vie, des hommes, des femmes, des enfants ! Prions Dieu pour leurs familles et tous les réfugiés (…) Seule une collaboration déterminée peut permettre d’éviter de telles tragédies", a-t-il ajouté.
Ne plus fermer les yeux
De fait, l'Union européenne ne peut plus fermer les yeux sur ces drames de l'immigration venue d'Afrique, et maintenant de Syrie, qui se déroulent tous les jours en fait. Depuis 1988, la Méditerranée est devenue un gigantesque cimetière qui aurait englouti en vingt ans, selon l'Office international des migrations, 25.000 personnes, et ce dans l'indifférence quasi générale.
Ce naufrage de Lampedusa sera-t-il l'occasion d'avoir une véritable approche européenne de l'immigration ? Rien n'est moins sûr. Pour l'instant, chaque pays continue de fixer, souverainement, sa politique nationale d'immigration. Et avec la montée des partis populistes ou extrémistes, la solidarité hors-frontière n'est pas vraiment à l'ordre du jour.
On ne peut pourtant pas accepter une Europe qui impose des règles strictes à l'Italie en matière économique et financière, mais abandonne le sud ce pays à la seule générosité de ses habitants pour l'accueil des migrants. Pour la plupart de ces derniers d'ailleurs, l'Italie n'est pas un but en soi. Si elle est ainsi en première ligne, c'est simplement parce qu'elle est la plus proche frontière avec l'Europe. L'objectif final de ces migrants est de rejoindre des parents installés en France, en Allemagne ou en Angleterre. L'Europe fait semblant de ne pas l'avoir compris. Peut-être parce qu'ouvrir les yeux sur ce drame signifierait remettre en cause son modèle économique...
Quoi qu'il en soit, l'Union Europe a beau être très généreuse en matière d'aide et d'assistance humanitaire, elle encore n'a rien mis en place pour sauver ces bateaux en perdition aux portes de ses frontières. Mais ne désespérons pas.
Pierre GRANIER
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