Victoire Rasoamanarivo : La sainte que tous les Malgaches attendent


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Victoire Rasoamanarivo : La sainte que tous les Malgaches attendent
A Antananarivo, la cathédrale abrite la chapelle d’Andohalo, où repose la bienheureuse Victoire Rasoamanarivo. C’est un des lieux de recueillement les plus fréquentés du pays. © Max-Savi CARMEL
Par Max-Savi CARMEL
Publié le
5 min

Béatifiée par le pape Jean-Paul II en 1989, Victoire Rasoamanarivo devrait, tôt ou tard, être canonisée. C’est en tout cas ce qu’espère la population de cette île immense. Qui ne manque pas de dévotion. Mais qui regrette aussi les lenteurs du Vatican…

Antananarivo, capitale de Madagascar. Ce début de semaine de mois de mars 2024 est plus ensoleillé que d’habitude malgré les longues pluies nocturnes. Sur les hauteurs de la ville, trône une monumentale statue de l’Immaculée Conception. Dans la cour de la cathédrale éponyme, un mausolée en pierre attire les foules. Chapelets en main, des Malgaches s’y succèdent pour des séances individuelles de prière, dans un assourdissant silence. "Je viens ici depuis un mois prier pour ma mère malade", confie Rita Rasolofomanana. Cette sociologue de 28 ans n’a pas de doute: celle qu’on appelle déjà ici, abusivement, "sainte" Victoire "la guérira". Elle se souvient d’ailleurs qu’en 2016, c’est "en tenant de sa main droite une image de Victoire Rasoamanana" que son père eut la vie sauve lors d’un accident.

Tout comme Rita, ils sont nombreux à se mobiliser, dans tout le pays, pour vénérer la bienheureuse, espérant l’authentification d’un deuxième miracle indispensable pour sa canonisation. "Les miracles sont multiples, mais le Vatican a du mal à les approuver", déplore un séminariste lazariste. Celui-ci confie à Dimanche qu’il vient "prier tous les lundis matin sur la tombe de Victoire". 

Icône de la fidélité

Pour la majorité des fidèles malgaches, Victoire Rasoamanarivo est avant tout "l’icône de la fidélité" à l’Eglise et à son mariage. Une image avait marqué en 2019. En septembre de cette année-là, le pape François est en visite à Madagascar. C’est tout naturellement qu’il vient se recueillir sur la tombe de Victoire – l’image fera le tour des réseaux sociaux. A ses côtés, les autorités politiques et religieuses du pays, y compris celles d’obédiences non-catholiques, saluent "une femme exemplaire et un modèle pour tout l’Océan indien". Le pape rappelle alors le courage de cette laïque née en 1894 mais qui "a résisté aux pressions pour quitter l’Eglise". Victoire, dont la famille était proche du Palais royal, refusa en effet de se convertir au protestantisme, qui était alors religion d’état. 

Plus tôt, c’est Jean-Paul II qui s’était rendu à Antananarivo. Le 30 avril 1989, le pape est présent pour la béatification de la femme malgache. Il insiste alors sur "une femme qui est restée fidèle à son mariage" – malgré la vie de débauche que menait Radriaka, son époux, fils d’un ancien Premier ministre malgache. Aujourd’hui encore, Victoire Rasoamanarivo est invoquée par des femmes "pour des problèmes liés à leur vie de couple". Papina, bien que de confession luthérienne, est d’ailleurs venue lui confier son prochain mariage. "Elle saura nous conforter, mon fiancé et moi" dans l’aventure qu’est le mariage, espère-t-elle. 

"Des miracles au quotidien"

Quand donc l’île de Madagascar aura-t-elle son premier saint? Force est de constater que 

certains s’impatientent de la lenteur de l’Eglise. En 1989, lors de sa visite, Jean-Paul II avait déclaré que "Victoire a été ‘colonne et fondement’ pour ses frères et sœurs, et illustre en particulier la place qui revient aux femmes dans l’Eglise." Le pape avait alors déclenché l’espoir d’une canonisation rapide. Trente-cinq ans plus tard, on attend toujours l’authentification d’un deuxième miracle par le Vatican. "Victoire fait des miracles au quotidien", riposte sœur Vincent Paule pour qui "elle devrait être canonisée depuis longtemps". 

Un film pour porter la cause

© Max-Savi CARMEL

Face à l’impatience populaire, Mgr Jean de Dieu Raoelison recommande "la prière". L’archevêque d’Antananarivo a récemment soutenu l’adaptation au cinéma, en cours, de La Vie de Victoire. "C’est un texte biographique qui revient sur les grandes périodes de son histoire", détaille Mampionona Raharilanto. Le producteur qui porte le projet l’a présenté en février dernier au prélat pour "avoir son aval". "L’histoire s’articule principalement autour de Victoire Rasoamanarivo, son époux Radriaka et le chef du gouvernement royal Rainilaiarivony", ajoute-t-il, tout aussi impatient de la voir "sainte". Pour la presse locale, ce film, dont la sortie en salle est prévue pour le 21 août prochain (jour anniversaire de la mort de la béatifiée), vise, parmi de nombreuses initiatives "à déclencher le débat autour de la canonisation de Victoire". 

En attendant, la chapelle d’Andohalo, dans la cour de la cathédrale où son corps a été transféré depuis 1993, est l’un des lieux de recueillement les plus fréquentés du pays. Après une courte prière, chacun quitte les lieux avec l’espoir que la canonisation sera proche.  

Max-Savi CARMEL,
envoyé spécial à Antananarivo

Une île et tant d’Églises

De nombreuses obédiences chrétiennes se partagent cette île si pauvre. Où l’Eglise catholique demeure l’institution religieuse de référence.

Selon les données du Pew Research Center pour 2021, 85,3% de la population malgache est chrétienne, pour 3% de musulmans. Ces mêmes données estiment à 4,5% les adeptes des religions traditionnelles et à 6,9% ceux qui disent n’appartenir à aucune religion. 

Ces dernières années, les églises évangéliques ont le vent en poupe en prêchant l’évangile de la prospérité. Une posture qui est en vogue dans un pays où la croissance économique peine à décoller. Et où l’inflation a augmenté en 2023 de 10,5% par rapport à l’année précédente. La Banque Mondiale estime à 98% le taux de pauvreté de Madagascar.  

Depuis quelques années, l’Eglise de Jésus Christ des Saints des derniers jours – "les mormons" – recrute massivement au sein de la jeunesse. Elle leur offre certaines perspectives, notamment des formations gratuites, des voyages et une forte solidarité. La Grande Ile reste largement influencée par le christianisme. Les principales Eglises, notamment l’Eglise presbytérienne de Jésus-Christ à Madagascar (Eglise FJKM) compte 18% d’adhérents, 14% pour les luthériens, 4,5% d’anglicans. Mais par sa présence séculaire et son active implication dans la lutte contre la pauvreté, la santé et l’éducation, l’Eglise catholique reste l’institution religieuse la plus influente. 35% des 30 millions d’habitants s’en réclament. 

M.-S. C.


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