Ecoutons les témoins de miracles


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Ecoutons les témoins de miracles
© Pixabay
Par Francis VAN DAM
Publié le - Modifié le
5 min

Pas toujours simple de se positionner face à une personne qui prétend avoir été témoin d’un fait miraculeux. Et pourtant, cette personne prend un risque! Cela ne vaut-il pas la peine de l’écouter? C’est en tout cas ce qu’estime Francis Van Dam, ancien président de la Fédération belge des psychologues.

La question des miracles renforcerait-elle la foi des chrétiens? La simple existence de l’univers, de notre planète et de notre humanité paraît en soi un miracle permanent, digne de l’adhésion à notre Credo en tant que telle. Le fait est, néanmoins, que l’actualité récente s’est encore emparée de commentaires renouvelés à ce sujet avec la parution de L’insolence des miracles, par Didier Van Cauwelaert, un auteur doué et fécond qui ne nous avait pas habitués à un livre de reportages et de réflexions comme celui-ci. Pour notre part, nous souhaitions depuis longtemps apporter à la manifestation des miracles un modeste commentaire, de bon sens, sans plus, au nom de ce simple droit à l’évocation qui leur est souvent refusé.

Quand on ne peut se taire

Que valent les témoignages? De longues études entreprises par des psychologues, des sociologues, des philosophes et des criminologues n’arrivent pas à épuiser le sujet. Retenons-en du moins cette valeur sensible des témoignages qui consiste, précisément, de la part de leur(s) rapporteur(s), à souhaiter semer la trace de ce qu’a pu représenter leur perception – fût-elle strictement personnelle – d’un événement: un événement dont leurs yeux ou leurs oreilles, voire leurs rêves ou leur extase et finalement leur réflexion, auraient été dépositaires. A en juger par les "retombées" que leur vaut généralement leur "déposition", elle ne leur apporte presque jamais notoriété, gain ou sérénité. Bien au contraire, elle génère le plus souvent des méfiances, voire des oppositions et réprobations amères – à commencer par celles émanant de leur propre "camp", celui des croyants.Or, l’attitude minimale à attendre face à ces dépositions semblerait être une écoute attentive, sans parti-pris, momentanée peut-être, reconnaissant au moins à ces témoins le droit d’exposer leur vision – leur fardeau –, quand, en conscience, ils estiment n’avoir pas la possibilité de se taire. C’est le plus souvent une question d’émotion, d’ébranlement, de sidération même en raison de l’expérience hors-norme qu’on ne saurait garder pour soi et dont la "confession" à autrui paraît le seul exutoire pour parvenir à reprendre pied dans la vie "réelle"*. D’où le doute aisé à installer chez le récepteur 100% rationaliste qui en devient à son tour le récipiendaire. Mettons à part, évidemment, le cas des mythomanies dont une expertise ne tardera pas, en général, à dénoncer la nature et la duplicité.
La question centrale n’est-elle pas, dès lors, l’analyse de la motivation foncière du témoin? Quel bénéfice celui-ci, peut-il bien retirer, immédiat ou différé, de son témoignage? Si la sincérité ne fait pas de doute, n’a-t-on pas alors pour obligation de prêter au moins une oreille patiente, critique et lucide, mais aussi un accueil excluant toute dénégation de principe? Et ceci tant le témoignage, redisons-le, peut être criant de véracité au point d’être vécu comme l’unique source de délivrance pour le témoin qui n’en peut plus de proclamer sa vérité, comme il en serait d’un condamné dont la vie ne tiendrait plus qu’à crier son innocence absolue.

Le détail du mort qui commence à "sentir"

Prenons alors le cas des miracles accomplis par le Christ. Si on exclut sa propre résurrection ultérieure, le plus fabuleux est sans doute la résurrection de Lazare. l’hyper-réalisme va jusqu’à évoquer les reproches "frontaux" adressés à Jésus par Marie, la sœur du défunt. "Si vous aviez été ici plus tôt, notre frère ne serait pas mort". Et d’ajouter ce détail peu romantique que le mort a déjà commencé à "sentir". De tels éléments rapportés par les témoins apparaissent, venant après le miracle du retour à la vie, comme de simples accents qu’émettrait tout un chacun en la circonstance, pour signifier ce que l’événement représente de véritablement extraordinaire et d’inédit.
Que faut-il d’autre ou que faut-il de plus face aux sceptiques radicaux, lesquels considéreront que l’évocation de ces détails impressionnants ou que les réactions de croyance ou de culte qui peuvent en résulter ne sont là qu’à titre de "coquetteries", probablement destinées selon eux à mieux enrôler dans une vision partisane les incrédules et les naïfs. Or, que dire face à ces témoins qui ne poursuivent aucun but de cet ordre? L’ébranlement de tout leur être, à la suite d’un événement qui les submerge et qui n’a rien d’auto-suggéré, mérite-t-il ce scepticisme de la part de ceux qui, en se donnant pour analystes infaillibles, sont tout aussi contestables? J’évoquerai la position récente des philosophes André Comte-Sponville ou Michel Onfray, intellectuels intègres par ailleurs, repoussant comme forcément illusoires des faits tels que la résurrection du Christ. Des faits qui, d’un point de vue minimaliste, vaudraient à tout le moins 50% d’adhésion contre 50 autres de rejet.
On trouve peu d’exemples de réactions consistant à s’incliner devant un événement surnaturel, lequel remettrait en cause, évidemment, un négationnisme de longue date du fait d’appartenance à un courant politique ou simplement idéologique hostile à pareille conversion. Il importe de rendre hommage, dès lors, à ces rarissimes transfuges acceptant la "réalité" de l’inexplicable, si ce n’est en référence à une intervention supérieure.
Il est singulier, encore une fois, de constater le scepticisme absolu des tiers mis dans la confidence, mais aussi le mutisme et la "rentrée dans le rang" de beaucoup de témoins secondaires pourtant ébranlés sur le coup par l’événement!
Alors, pas encore assez "insolents", les miracles?

Francis VAN DAM

  • L’ouvrage si subtilement documenté de Bernard Rimé (Le partage social des émotions, PUF, 2015) rend bien compte de cette "nécessité intérieure" irrépressible: "L’expérience courante révèle en effet que les personnes qui ont vécu un événement émotionnel majeur manifestent un besoin parfois insatiable d’être écoutées, de parler et de reparler de cet événement."

Titre, chapeau et intertitre de la rédaction

Didier Van Cauwelaert, L’insolence des miracles. Plon, 2023, 265 pages

Catégorie : Opinions

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