Notre dossier sur la dysphorie de genre: “Les gens ne savent plus sur quels repères ils peuvent compter”


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Notre dossier sur la dysphorie de genre: “Les gens ne savent plus sur quels repères ils peuvent compter”
Par Angélique Tasiaux
Journaliste de CathoBel
Publié le
4 min

Membre du conseil d'administration de l'Observatoire de la Petite Sirène, qui étudie les discours idéologiques sur l'enfant et l'adolescent, Jean-Pierre Lebrun suit de près les évolutions de la dysphorie de genre en Belgique.

Jean-Pierre Lebrun
© CathoBel

Psychiatre et psychanalyste, Jean-Pierre Lebrun a auparavant assuré la présidence de l'Association freudienne internationale. Il a, par ailleurs, publié l'an dernier Je préférerais pas. Grandir est-il encore à l'ordre du jour ? (*). Rencontre dans son cabinet bruxellois.

Comment expliquez-vous le phénomène de la dysphorie de genre ?

Depuis que le monde est monde, il y a des gens qui se sont senti d'un autre genre que le sexe qu'ils ont. Jusqu'aux années 1950-1960, cette détermination était considérée comme du délire. Dans les années 1970-1980, la chirurgie a rendu possible certaines transformations. Devenue plus banale, la demande s'est amplifiée. Dans les années 2010 est apparue l'idée de dysphorie de genre. Au début saugrenue, elle a été reconnue légitime comme n'importe quelle revendication individuelle. Or la détermination sexuée est au départ génétique et cela ne change pas, même si les apparences sont modifiées. Il y a eu une extension des possibles hormonaux et chirurgicaux. Et parallèlement est apparue la nécessité, pour certains, de répondre à des demandes, qui n'avaient pas beaucoup de place dans le monde d'hier. Mais cette extension va aujourd'hui de pair avec la reconnaissance d'une société massivement individualiste, qui veut que cette individualité devienne le moteur même du discours social. Chaque spécificité, chaque singularité, chaque trait particulier a le droit, au nom du droit d'ailleurs, de vouloir être reconnu par la société comme en faisant partie.

C'est là un véritable changement sociétal…

La façon dont on était contraint, depuis des millénaires, d'avoir des relations sexuelles pour se reproduire est complètement subvertie depuis une quarantaine d'années. Il y a actuellement des tas d'autres moyens pour arriver à avoir un enfant. Cela change quelque chose dans l'esprit général. Il y a une évidence sexuelle qui ne va plus de soi.

Les réseaux sociaux constituent-ils une caisse de résonance ?

Jusqu'il y a peu, cela n'atteignait pas grand monde, parce qu'il y avait une sorte de frilosité. Mais, la diffusion d'une idée peut se faire désormais très facilement, de manière anonyme, sans responsabilité et cela peut prendre des allures de contrainte et d'obligation à penser d'une certaine façon. Faute de quoi, vous allez être frappé de mort sociale. C'est une manière d'imposer une nouvelle norme, soi-disant pour ébranler la norme qui aurait toujours été négative.

Arrive-t-on à une impasse ?

Il y a aujourd'hui un phénomène très présent d'intimidation. La majorité reste silencieuse. Qu'on remette en question les rôles culturels, cela va de pair avec le fait que les femmes ne sont plus dépendantes de leur mari ou de leur père. Le rôle éminemment classifiant et figeant de la fille qui doit avoir des poupées et du garçon qui doit avoir des armes pour combattre est à relativiser. Mais cela ne relativise pas la réalité concrète qui reste que nous sommes des êtres sexués, et non des amibes.

L'individu se trouverait-il en opposition face au collectif ?

S'il n'y avait pas un discours social qui valorisait tellement la singularité, celle-ci n'aurait pas le pouvoir qu'elle prétend avoir. Dans la construction de l'appareil psychique de l'enfant, la part consacrée à ce qu'il faut reconnaître de pertinence au social se trouve très dépendante de la façon dont cela va se transmettre dans la famille. A côté des familles qui transmettent les exigences pour qu'un enfant puisse trouver plus tard sa place dans le social, d'autres sont éminemment poreuses au discours social ambiant et pensent que ce qui compte, c'est que l'enfant évolue selon ce qu'il croit devoir être. Elles survalorisent sa capacité d'autodétermination… Une nouvelle fracture sociétale se prépare entre des enfants encore pris dans le modèle auquel on n'échappe pas et d'autres auxquels on laisse croire qu'ils sont au centre du monde.

Laisser le choix à l'enfant est-ce judicieux ?

L'altérité est première pour tout enfant qui vient au monde. Laisser libre plus tôt, cela permet surtout aux parents de ne pas devoir assumer qu'ils ont une influence sur leur enfant et qu'il faut qu'ils l'assument, tout en tolérant qu'il prendra ses distances par rapport à leur influence. En une quarantaine d'années, nous avons pris toutes nos distances à l'égard d'une éducation qui était parfois - il faut le dire - abusivement autoritaire. Mais l'éducation sans autorité pose d'autres problèmes. Elle enlève à l'enfant les moyens de pouvoir se construire comme sujet.

Propos recueillis par Angélique TASIAUX

(*) Jean-Pierre Lebrun, Je préférerais pas. Grandir est-il encore à l'ordre du jour ? Erès, 2022, 174 p.

Catégorie : L'actu

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