“Heureusement que nous sommes encore en vie”: la vie à Alep après le séisme par Bernard Keutgens


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“Heureusement que nous sommes encore en vie”: la vie à Alep après le séisme par Bernard Keutgens
Par Sophie Delhalle
Publié le
5 min

Il y a cinq ans, Bernard Keutgens, psychothérapeute, membre des Focolari, a choisi de partager le quotidien des habitants d'Alep. Il témoigne des conséquences du terrible séisme qui a frappé la région début février.

"Avant-hier, j'ai voulu commencer la journée par un café, mais toujours pas de gaz ! Un verre d'eau a donc suffi..." Depuis cinq ans, Bernard Keutgens, membre des Focolari, partage le quotidien des habitants d'Alep, marqués par plus de dix ans de guerre. C'est donc une population déjà meurtrie qui a du faire face aux terribles séismes survenus en ce mois de février.

Quand la mort frappe à votre porte

"Et puis cette nuit terrible, où chacun a été confronté à ses plus grandes peurs, la mort devant soi — un tremblement de terre comme il n'y en avait pas eu ici depuis 200 ans. Les images sur Internet et dans les médias en disent plus long que les mots" raconte Bernard Keutgens.

"Totalement bouleversé, après un bref moment de prière, je me suis rendu à l'école des Salésiens. Mardi matin déjà (Ndlr: 7 février), des dizaines de personnes étaient enveloppées dans des couvertures dans le hall d'entrée." A ce moment-là, "nous n'étions pas encore conscients de ce qui nous attendait dans les heures et les jours à venir" poursuit le psychothérapeute. Car après le premier séisme, est arrivé un second. Chaque secousse réactive l'angoisse, et "La mort dans l'âme, sous une pluie battante, nous nous sommes rendus dans le centre-ville pour nous faire une idée de la catastrophe. Sur le chemin, partout des toits et des balcons écroulés, des voitures détruites, des lignes électriques arrachées, puis, dans le centre, les premières maisons complètement effondrées".

Dans les rues d'Alep, des centaines de personnes attendent devant les décombres où sont ensevelies de nombreuses victimes. Parmi elles, une connaissance de Bernard Keutgens, un prêtre qui avait déjà perdu un œil à cause de la guerre. Les sirènes des ambulances hurlent dans le silence...

Le soutien inestimable des communautés religieuses

Dans le centre-ville d'Alep, de nombreuses églises ont accueilli des centaines de personnes, rapporte Bernard. "Comme ils craignaient de voir leur maison s'effondrer, beaucoup ont fui — souvent sans leurs biens — pour se mettre à l'abri quelque part." Dans le bâtiment scolaire des Salésiens, 400 personnes avaient déjà trouvé refuge après quelques heures. La communauté franciscaine, qui dispose d'un grand terrain à l'extérieur de la ville, a accueilli plus de 2000 personnes. La communauté mariste a également offert un abri à plus de 1000 personnes et a installé une cuisine de campagne où des centaines de personnes ont été nourries.

Des matelas et des couvertures sont très rapidement acheminés à Alep depuis le Liban. Bernard Keutgens se souvient : "Il y avait des gens partout : ils parlaient entre eux, les enfants jouaient au baby-foot ou au basket, d'autres restaient dans les dortoirs. « Heureusement que nous sommes encore en vie », c'est l'expression que nous avons entendue à plusieurs reprises".

Les victimes ont voulu refouler le choc

Témoin de cet élan de vie, le psychothérapeute entend aussi le désespoir de ne plus pouvoir rentrer chez soi. "En tant que psychothérapeute, j'ai été contacté par des personnes dont les enfants ne parlaient plus ou ne voulaient plus rentrer chez eux. J'ai donc décidé d'organiser une réunion informative sur le thème du traumatisme, au cours de laquelle les personnes pouvaient parler de leurs craintes ou simplement écouter. En fait, tout le monde voudrait oublier, refouler le choc qu'il a vécu, alors que celui-ci est très profond". 300 personnes ont participé à ce premier rassemblement. Et lorsque des actions d'aide spontanées ont été lancées, comme rendre visites aux personnes âgées, aucune distinction n'a été faite entre les religions et les communautés, souligne Bernard Keutgens.

Après le séisme, il faut reconstruire les murs et les âmes

Disposant d'un bon réseau mais surtout de la confiance de la population, les Focolari ont commencé à évaluer la situation des victimes et de la population, à recenser les besoins afin de pouvoir les distinguer et les répertorier. Ainsi par exemple, dans presque tous les appartements, les lampes et la vaisselle étaient cassées, dans d'autres ce sont les meubles. Comme des fissures sont apparues dans toutes les maisons, il faut vérifier la stabilité structurelle de tous les bâtiments. Les premiers experts ont accepté de visiter les maisons et de vérifier leur état.

Les informations recueillies seront ensuite utilisées pour développer des programmes dans différents domaines, comme : — les soins médicaux : opérations nécessaires (par ex. pour les cas actuellement fréquents de problèmes cardiaques) ; — l’éducation à la santé ; — les services de soins ambulatoires ; — l’aide pharmaceutique pour les patients atteints de cancer : — le soutien psychosocial : gestion de l'anxiété et du stress ; — les soins pour les personnes âgées ; — la réparation de l'appartement (des experts sont présents pour effectuer la réparation en quelques semaines) ; — le soutien à l'école et aux études ; — l’aide dans les démarches administratives.

"Alors que l'accent est actuellement mis sur les besoins urgents tels que le logement et la nourriture, une nouvelle phase va bientôt commencer" explique Bernard Keutgens. Inquiet mais confiant, il appelle toutes les bonnes volontés à se fédérer pour relever ces nouveaux défis.

Le psychothérapeute précise encore que le pays est fortement impacté par l'embargo imposé. "C'est pourquoi il y a depuis des années une pénurie de gaz, d'essence, de mazout, d'électricité, etc. Beaucoup d'ustensiles de la vie quotidienne manquent : il est par exemple impossible de trouver des câbles électriques, sans parler du matériel médical".

S.D. avec Focolare.org/belgium

Les Focolari portent de très nombreux projets en Syrie

Depuis plus de 11 ans, le Mouvement des Focolari mène une quinzaine de projets et d'opérations de secours à Homs, Hama, Damas, Alep, Banias, Tartous et Lattaquié, fournissant une assistance de base aux familles (nourriture, soins médicaux, éducation des enfants, logement, etc.).

Parmi les différentes réalisations des Focolari, citons :

  • 5 centres d'éducation pour enfants et jeunes, dont 2 centres pour enfants gravement handicapés
  • 2 projets pour les personnes souffrant de maladies chroniques (cancer, insuffisance rénale, etc.) ou qui doivent être opérées
  • un projet de physiothérapie à domicile pour des personnes avec des mutilations ou des handicaps dus à la guerre
  • une formation professionnelle d'aides ménagères pour les personnes âgées et une formation au métier de plombier, des cours de broderie et de cuisine

Ces projets sont principalement financés par les fonds de l'AMU pour un monde uni (environ 2 millions d'euros en 11 ans) et dans une moindre mesure également par l'AFN-Action des familles, Missio, l'Œuvre missionnaire pour les enfants, l'Aide à l'Église en détresse et d'autres donateurs étrangers.

De cette manière, le Mouvement des Focolari a permis de créer environ 200 emplois et à aider plus de 10.000 personnes. Le programme de micro-crédit "Restart", lancé il y a deux ans, aide à la création d'emplois en fournissant à plus de 50 personnes des équipements et de l'accompagnement techniques et de l'aide à la motivation.

Catégorie : Eglise monde

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