Après un an de conflit, les Ukrainiens solidaires et déterminés, mais profondément traumatisés


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Après un an de conflit, les Ukrainiens solidaires et déterminés, mais profondément traumatisés
Par Sophie Delhalle
Publié le
6 min

Alors que le président américain Joe Biden est de passage à Kiev, Jean-Michel Coulot, envoyé spécial de l'Œuvre d'Orient, nous décrit l'état d'esprit des Ukrainiens après un an de conflit. Il est rentré de Kiev dimanche 19 février.

Jean-Michel Coulot (deuxième en partant de la gauche) en visite chez l'archevêque majeur de l'Eglise gréco-catholique à Kiev (au centre). (c) JM Coulot

C'est la première fois depuis le début de la guerre en février 2022 que le président américain se rend en Ukraine. Un geste extraordinaire de solidarité avec les Ukrainiens, selon Jean-Michel Coulot qui vient de passer plusieurs jours à Kiev mais aussi dans la grande banlieue, à proximité de la ligne de front. "Je reviens inquiet mais dynamisé" nous confie l'ancien secrétaire général adjoint de la conférence des évêques de France.

Joe Biden annonce la livraison d'équipements à l'Ukraine

Le président ukrainien a salué la visite de Joe Biden sur Twitter. "Joseph Biden, bienvenue à Kiev ! Votre visite est un signe de soutien extrêmement important pour tous les Ukrainiens".

De son côté, le président américain a twitté : "À l'approche de l'anniversaire de l'invasion brutale de l'Ukraine par la Russie, je suis à Kiev aujourd'hui pour rencontrer le président Zelensky et réaffirmer notre engagement indéfectible envers la démocratie, la souveraineté et l'intégrité territoriale de l'Ukraine".

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Joe Biden a également profité de cette visite sous haute sécurité pour annoncer "la livraison d'autres équipements essentiels, notamment des munitions d'artillerie, des systèmes anti-blindage et des radars de surveillance aérienne", selon les termes d'un communiqué de la Maison Blanche.

Aider les Eglises à remplir leur mission

Retraité après une carrière dans la finance, Jean-Michel Coulot officie depuis 2016 comme bénévole pour l'Œuvre d'Orient. Sa mission? Visiter les lieux et les institutions qui bénéficient de l'aide de l'organisme, ce qu'il a fait pendant sept ans en Egypte et au Liban, avant de se voir attribuer l'Ukraine, le jour avant le début de l'invasion russe.

Il effectue une première visite sur le terrain en avril 2022. "Nous voulions à l'époque faire le point sur le situation intérieure et notamment rencontrer des IDP (déplacés internes). L'Eglise gréco-catholique est le partenaire naturel de l'Œuvre d'Orient en Ukraine et nous les aidons à remplir leur mission d'Eglise auprès de tous leurs concitoyens."

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Solidaires, les Ukrainiens veulent la victoire

Jean-Michel Coulot n'a pu revenir que récemment, la semaine dernière, pour effectuer un grand tour d'observation à Kiev mais aussi plus en avant, vers la ligne de front. Jusqu'à présent, l'Œuvre d'Orient a distribué plus de 2 millions d'euros à une quarantaine de projets. "Nous avons financé de l'aide alimentaire, des générateurs, des ambulances mais aussi l'aménagement d'abris antiaériens dans les sous-sols des églises" explique Jean-Michel Coulot.

"Ce voyage était d'abord l'occasion d'exprimer notre solidarité et notre amitié spirituelles avec le peuple ukrainien, puis de faire le point sur la situation humanitaire en général, de vérifier la pertinence de notre propre stratégie et enfin de recueillir l'état d'esprit des Ukrainiens".

Dans le chef de la population, Jean-Michel Coulot observe un paradoxe. "On sent une très forte solidarité, de la résilience et une volonté de vaincre. Il ne s'agit pas de conclure une paix mais de remporter la victoire, souligne l'envoyé spécial. La population ressent aussi une grande lassitude, elle a subi un énorme traumatisme". Selon une étude gouvernementale, 80 % de la population présentent des séquelles psychologiques. "Ce qui pèse surtout c'est le deuil, chaque jour, on enterre des gens dans chaque ville et village, enterrer un mari ou un fils, c'est beaucoup plus dur à vivre que les coupures de courant ou de chauffage."

Les Russes prêts à un compromis? Une illusion occidentale!

"Dison-le, les Russes ont essuyé une défaite en attaquant Kiev, avec des pertes considérables, la guerre, c'est le front de l'Est, où la destruction est totale, c'est là que ça se passe." Dans les zones non occupées, la vie (et aussi l'économie) a repris en quelque sorte ses droits. "Les gens sont retournés travailler. La politique de terrorisme sur les civils ne fonctionnent pas." Même si les alertes aériennes sont fréquentes, les Ukrainiens ont appris à vivre avec. Toutefois, derrière les visages d'apparence sereins se cachent des souffrances profondes, qu'un simple mot peut faire remonter à la surface.

"L'attaque russe a produit exactement l'effet inverse à celui désiré, la nation ukrainienne n'a jamais été aussi unie" analyse Jean-Michel Coulot. Surtout que les exactions commisses par les troupes russes ont radicalisé la population ukrainienne, les Eglises tentent d'ailleurs de lutter contre ce sentiment de haine. "Aujourd'hui, plus personne n'a confiance dans les Russes et en Poutine. C'est une illusion occidentale de croire qu'il y a une ouverture au compromis. La conviction en Europe de l'Est est que Poutine ne s'arrêtera pas à l'Ukraine."

"Les gens attendent de rentrer chez eux"

Jean-Michel Coulot a pu également observer une certaine professionnalisation dans la distribution de l'aide alimentaire avec des chaines de production de colis standardisés, qui peuvent être acheminés vers les zones occupées, pour les civils et les soldats. "La vie sur le front est très difficile, il y a nécessité absolue d'aider la population sur place." Une mission assurée par des organismes tels que Caritas - qui a dépensé près de 80 millions d'euros en 2022 (10 fois le budget de 2021!)- les différentes églises mais aussi les mairies ukrainiennes.

Jean-Michel Coulot a rencontré des IDP (déplacés internes) accueillies au sanctuaire marial de Zarvyntsia. De gauche à droite : Victoria, Olana, Tatiana. (c) JM Coulot

La question des déplacés internes (IDP) reste également entière (niveau 1 de la phase d'urgence, comme aux premiers jours du conflit). On estime que 7 millions d'Ukrainiens ont quitté leur domicile. Beaucoup n'ont toujours pas réintégré leur foyer, mais espèrent encore un retour prochain. "Les gens attendent de rentrer chez eux" raconte Jean-Michel Coulot. Beaucoup de femmes se retrouvent seules avec leurs enfants, dans des conditions d'inconfort et de promiscuité peu soutenables après un an de conflit. L'Œuvre d'Orient finance notamment un projet pilote de maisons modulaires.

Un nouveau cap a-t-il été franchi?

Qu'attendent aujourd'hui les Ukrainiens de l'Occident? "De l'argent et des armes" répond sans hésiter notre interlocuteur. On sent donc que le temps des discours est révolu. Les Ukrainiens veulent gagner la guerre. Pour le Droit. Contre le Mal. "Pour les Ukrainiens, la guerre a commencé en 2014 avec l'invasion de la Crimée. L'Occident se réveille enfin. L'ambassadeur de France m'a confirmé qu'aucune souplesse ni ouverture vers la paix n'est possible avec Poutine."

Les Russes sont superstitieux, dit-on, et attachent beaucoup d'importance aux dates symboliques. Les Ukrainiens s'attendent donc à une offensive autour du 24 février. On peut aussi, sans trop se risquer, imaginer que le conflit reprenne vigueur avec le printemps et l'arrivée de troupes fraîches des deux côtés de la ligne de front.

La visite du président américain de ce 20 février est donc un signal fort vers Poutine. On avait déjà pu sentir un durcissement du discours de la part des institutions européennes et du président Emmanuel Macron.

Sophie DELHALLE

Rappelons cette manifestation pour la paix en Ukraine co-organisée à Bruxelles par Sant'Egidio ce dimanche 26 février, d'autres capitales européennes devraient s'associer au mouvement.

Lydia et Yergenia, toutes deux originaires de Serviansk dans le Donbass, vivent au monastère de Briukovichy. (c) JM Coulot

Catégorie : International

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