La chronique de Myriam Tonus – Je ne sais pas


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La chronique de Myriam Tonus – Je ne sais pas
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Par Myriam Tonus
Chroniqueuse
Publié le - Modifié le
4 min

Parmi les expressions et mots qui me font rêver, il y a le "principe d’incertitude". C’est le spécialiste allemand de la physique quantique Werner Heisenberg qui, en 1927, en exposa le contenu. Contenu tellement complexe que je me garderai bien ici de le déployer, me contentant de ce qu’en expose un site pour nul.les de mon espèce: "Il existe une limite fondamentale à la précision avec laquelle il est possible de connaître simultanément deux propriétés physiques d’une même particule, par exemple sa vitesse et sa position, parce que les résultats mesurés dépendent en partie... du hasard". Cela n’a l’air de rien, mais ce principe d’incertitude (ou d’indétermination, comme on préfère l’appeler aujourd’hui), fiche en l’air pas mal de théories pourtant établies. Einstein, paraît-il, ne pouvait admettre ce hasard fondamental, le réfutant d’un catégorique "Dieu ne joue pas aux dés!" Il semblerait pourtant que si, quelquefois…
Ainsi donc, il demeurerait des pans entiers d’incertitude au cœur même de ce qui apparaît cependant comme solidement fondé: les sciences exactes, dites aussi "sciences dures" – pour les distinguer des "sciences molles", dont la philosophie est un parfait exemple (disent les pros des sciences dures). A qui, à quoi se fier si le socle de béton s’avère être en réalité aussi mince que la couche de glace qui recouvre un lac, lui donnant la trompeuse apparence d’une patinoire sûre? A plus d’un titre, les semaines de confinement et ce qu’on appelle pudiquement la "crise sanitaire" ont produit dans nos paysages sociaux et mentaux un séisme assez comparable à l’irruption de la physique quantique dans le système pourtant déjà (un peu) bousculé par Albert Einstein. Bien sûr, ça faisait déjà un bout de temps que les voyants étaient à l’orange: les rapports du GIEC et les harangues de Greta Thunberg, relayés par quelques grandes voix médiatiques, faisaient prendre conscience que la planète ne tourne décidément plus rond et que la catastrophe se profile. Mais enfin, tout le monde n’était pas d’accord, ni sur le constat ni sur sa gravité. Et en attendant, le carrousel continuait de tourner. Et voici qu’un corpuscule microscopique, à l’origine douteuse et à l’action aussi imprévisible que redoutable, sème la pagaille sur l’ensemble de cette pauvre planète: ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient touchés. Et voici que l’incertitude ouvre une brèche béante dans nos vies, balayant nos horaires bien réglés et barrant d’un trait rouge sang toutes les cases du calendrier au-delà du jour présent. Finis, les projets, les rites, les positionnements tellement évidents qu’on ne les remarque même plus.
Entrent en scène les experts. Ouf! On va pouvoir enfin savoir, comprendre, maîtriser. Même pas. Faut-il ou non porter un masque en permanence, administrer de la chloroquine ou des rétroviraux, confiner jusqu’à la découverte d’un vaccin ou permettre les camps scouts? Si informés soient les experts, ils avouent entre deux phrases qu’ils ne savent pas trop, qu’il vaut mieux par précaution, que tout est possible. Certains d’entre eux se chamaillent par articles interposés et posts sur Facebook. Des infectiologues de terrain se plaignent de ce que les experts n’ont pas… leur expertise. Et chaque soir, sur chaque chaîne télé, ils sont priés d’apporter, en dix secondes, une réponse claire aux innombrables questions de citoyens qui ne savent plus très bien que croire, que penser, que faire.
C’est que l’incertitude alimente l’anxiété, cet état infiniment plus destructeur que la peur. La peur a toujours un objet bien identifié (les araignées, parler en public…), tandis que l’angoisse fait ressentir l’imminence d’un danger, pas forcément réel, impossible à définir et du coup, doublement menaçant. Le Covid-19 l’a répandue bien plus largement que ses toxines. Inconnu au bataillon des virus, il décime aussi bien des cohortes de vieux pourtant "confinés pour leur bien" que des centaines de jeunes trentenaires au Brésil; il se refile on ne sait trop comment et, surtout, il met à genoux un système économique en moins de temps qu’il ne faut pour le penser, mettant cruellement en lumière ses incohérences autant que l’impuissance et l’incurie de tant de dirigeants. L’anxiété, fille de l’incertitude, a de quoi proliférer plus vite que le virus…
Et si elle était là, l’une des véritables opportunités de cette crise? Apprendre à renoncer à notre maîtrise, à notre fantasme de toute-puissance, consentir à ce que la tranquillité de la certitude fasse place à l’intranquillité du non-savoir. Pas besoin de discernement ni de libre arbitre lorsque tout est bétonné, lorsqu’on s’en remet avec soulagement à la parole des "sachants" qui se proclament tels. Et si l’incertitude ouvrait un chemin de vraie et grande liberté? Le savoir humain n’y perdrait rien. La foi non plus.

Myriam TONUS

Catégorie : Chroniques

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