La gratuité qui libère


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La gratuité qui libère
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
6 min

Pendant le carême, les chrétiens sont appelés à se retirer au désert avec Jésus, pour y prier et jeûner, et à pratiquer l’aumône envers le prochain. Trois dimensions indissociables du cheminement spirituel, que nous appellent à vivre les évangiles.

Les quarante jours du temps de carême – du latin Quadragesima dies, le "quarantième jour" avant Pâques – nous rappellent les quarante jours passés par Jésus au désert, après son baptême par Jean le Baptiste, et avant le début de sa mission publique. Quarante jours qui évoquent à leur tour les quarante années que le peuple hébreu a passées au désert, après son passage à travers la Mer Rouge, et avant son entrée dans la Terre promise. Même entre-deux, mais qui, dans le cas de Jésus, signifie un accomplissement pour les chrétiens: la marche vers cette terre devient le symbole d’un passage existentiel, celui de notre humanité abîmée vers une vie nouvelle. Cette vie que le Christ a inaugurée en étant plongé dans l’eau du baptême et de la mort, et en renaissant à la Vie en Dieu.

Tel est le sens du carême pour nous: suivre Jésus au désert, pour nous préparer, avec lui, à ce "passage" (que signifie précisément le mot "pâque") de toutes les morts présentes dans nos vies à la joie d’une existence renouvelée par l’Amour de Dieu, qui nous libère en vue de la communion avec Lui et nos frères et sœurs humains.

Les trois "conseils" du carême

C’est pour entrer dans ce processus de libération que l’Eglise nous invite, chaque année, à exercer, à s’exercer à trois pratiques, qui ne sont pas sans rappeler les "conseils évangéliques" de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Pendant le carême, nous sommes appelés à faire l’expérience de ces trois conseils que sont l’aumône, la prière et le jeûne. Dans l’évangile selon saint Matthieu (6, 1-18), on voit Jésus insister sur le fait de pratiquer ces trois actions sans exhibitionnisme spirituel creux, sans hyprocrisie, mais avec un réel désir de conversion – on dirait aujourd’hui de changement intérieur, afin que Dieu, qui voit dans le secret, nous le rende.

Jésus ne dit rien de ce que Dieu nous rendra, mais le changement intérieur auquel nous sommes appelés, et que les trois pratiques du carême doivent nous aider à concrétiser, semblent bien avoir pour but d’attendre quelque chose que Dieu seul peut nous donner. Jésus ne dit pas non plus ce que sont le jeûne et l’aumône. Sans doute parce que ces pratiques religieuses étaient plus courantes dans la société israëlite de son temps que dans la nôtre. Par contre, il apprend à ses disciples à s’adresser à Dieu comme à leur Père, lorsqu’ils prient, les ouvrant ainsi à une dimension inédite de la relation à Dieu.

L’aumône, la prière…

Arrêtons-nous un instant à chacune de ces pratiques. Il est frappant que la première action à laquelle nous sommes appelés est l’aumône. Si nous voulons changer et recevoir ainsi de Dieu ce qu’il veut nous donner, il nous faut d’abord ouvrir notre cœur à l’autre, aux autres, à ceux qui sont proches de nous comme à ceux qui sont plus loins, en particulier ceux qui sont les plus faibles. Le partage avec celui qui est dans le besoin suppose et réalise un premier vrai changement, qui consiste à se décentrer de soi-même, à donner une place à l’autre, ne fût-ce qu’un instant, en se détachant d’un bien au profit d’une autre personne. Donner une place à l’autre permet de trouver notre juste place, non pas devant les autres, mais parmi les autres, que je reconnais comme étant d’autres "moi-même". Telle est peut-être la première chose que Dieu "nous rend", en réponse à notre aumône: notre juste place au sein de l’humanité, au sein de la création, notre "maison commune", la possibilité de vivre vraiment en relation, en communauté, qui est source de vie.

Cette ouverture à l’autre humain nous ouvre à l’Autre qui est Dieu, et que nous sommes invités à trouver dans la prière. Depuis quelques années, nous assistons, dans notre société occidentale moderne, à un retour vers la spiritualité, vers un désir de vie intérieure et, plus récemment, à une découverte de la méditation, déclinée sous différentes formes. Cet engouement exprime et répond incontestablement à un besoin, à un manque, à quelque chose qu’on découvre avec étonnement, et parfois avec émerveillement: la richesse d’un monde intérieur, la profondeur du soi, qu’on avait oubliées à force de nous tourner vers les produits du progrès matériel et technologique, au point de presque se noyer dans les abysses de l’hyperconsommation. Réveil salutaire sans doute, et qui peut être l’occasion de redécouvrir les profondeurs souvent insoupçonnées de la méditation, de la prière et de la mystique chrétiennes, tant orientale qu’occidentale.

Jésus, lui, résume la spiritualité chrétienne dans la prière du "Notre Père". A la source de notre moi le plus profond, que l’une ou l’autre forme de méditation peut nous aider à découvrir, il y a une Profondeur plus insondable encore, qui est plus encore nous-même que nous-même, tout en étant Autre. Cet Autre n’est pas un étranger, mais l‘Epoux de notre âme, la Vie de notre être, l’Amour indicible de notre vie, qui nous unit à Lui dans une communion de plus en plus étroite, communion qu’Il est en Lui-même, Père, Fils et Esprit. Tel est, peut-être, ce que Dieu, notre Père, nous rend lorsque nous nous retirons dans le silence de notre moi, sans recherche de profit personnel, fût-ce la sérénité ou la paix intérieure, mais en apprenant à laisser la place à Celui qui seul peut combler notre attente.

… et le jeûne

Venons-en à ce troisième conseil de carême qu’est le jeûne. Pourquoi cette pratique? A quoi sert-elle? Qu’apporte-t-elle de plus que l’aumône et la prière L’ouverture aux autres à travers le partage, et à Dieu dans la prière, n’épuisent-elles pas tous les aspects du changement intérieur que nous sommes appelés à réaliser? Le jeûne, pratique si difficile à comprendre, si souvent mal comprise, même par ceux qui la pratiquent. Insaississable jeûne, qui demeure souvent inaccessible à notre logique de rendement et d’efficacité.

Le jeûne, en nous permettant, pour un temps, de sortir de la logique de consommation, en nous faisant renoncer à répondre à nos besoins – le plus souvent légitimes par ailleurs –, nous libère de nous-même pour l’autre et pour l’Autre, et aussi… pour nous-même. En ce sens, le jeûne nous ouvre et nous préparer à l’aumône et à la prière. Si la pratique du jeûne revêt ainsi une mystérieuse efficacité – encore que le terme ne convienne pas réellement –, c’est dans la mesure où, en lui-même, il ne sert à rien. C’’est précisément en cela que réside son sens. Se priver de quelque chose, d’un repas, d’une boisson, d’une activité, bref de consommer quelque chose, ou de faire quelque chose, cela ne sert à rien, en soi. Cela ne rendra personne moins pauvre, et cela ne me fera pas avancer immédiatement dans la connaissance de mon moi intérieur.

Tel est le sens du jeûne: une action, comprise comme absence de quelque chose, qui est entièrement gratuite. Et la gratuité, par définition, on n’en tire aucun bénéfice immédiat, ni matériel, ni même spirituel. Pourquoi le jeûne? Pour rien, tout simplement, et justement. C’est peut-être en ce sens que le jeûne peut avoir… un sens particulier dans notre société. Et c’est précisément aussi que le jeûne complète, en quelque sorte, l’aumône et la prière: en nous rappelant que l’on ne partage pas et que l’on ne prie pas pour en retirer un profit. Et c’est dans la (dé)mesure où on pratique le jeûne pour rien que, peut-être, Dieu nous le rendra. Que nous rendra-t-il? Et comment? Mais vouloir répondre à cette dernière question, n’est-ce pas déjà vouloir sortir de la gratuité?...

Christophe Herinckx (Fondation Saint-Paul)

Article paru dans l'hebdomadaire Dimanche n°9 du 1er mars 2020

Catégorie : Sens et foi

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