La chronique de Myriam Tonus : “Faîtes-nous rêver !”


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La chronique de Myriam Tonus : “Faîtes-nous rêver !”
Par Myriam Tonus
Chroniqueuse
Publié le - Modifié le
4 min

Pfff… Ils ne pourraient pas de temps en temps nous donner de bonnes nouvelles?", souffle mon voisin en poussant loin de lui le journal du jour comme on le fait d’un plat devenu immangeable. "Et à la télé, c’est pas mieux, ajoute-t-il. Trente minutes pour déprimer!" On peut le comprendre. C’est une première dans l’histoire humaine: l’information est désormais accessible en continu et nous pouvons être au courant de ce qui se passe sur toute la planète. Images, faits bruts, analyses et commentaires amènent en permanence dans notre zone de confort, comme une marée, des échos d’événements le plus souvent malheureux, voire tragiques. Noyés sous ce flot peu agréable, la tentation est de n’en retenir que ce qui nous concerne de près, d’où le triste constat de base du journalisme: le lecteur sera plus intéressé par l’accident de voiture causé par un chien près de chez lui que par la mort de 150 Africains dans un pays inconnu. Comme si le cerveau, lui aussi, prétendait ne pouvoir accueillir toute la misère du monde…
Mais il y a plus. Ce que réclame mon voisin, dans le fond, c’est que les médias mettent autant d’énergie (et d’argent) pour faire connaître les événements heureux qui, à n’en pas douter, se produisent eux aussi chaque jour. Et que la "une" de sa gazette titre: "Avancée décisive dans le traitement de l’arthrose" ou "Retour chez elles de 125 employées de maison qui travaillaient comme des esclaves dans un émirat." C’est l’histoire, éternelle, du verre à moitié vide et du verre à moitié plein, de la vie bonne et de la chienne de vie. Remarquons que c’est grâce à un journal que j’ai pu prendre connaissance des deux bonnes nouvelles relevées ici. En pages intérieures, certes, mais cela signifie quand même que l’info n’est pas systématiquement inquiétante.
Info "réenchantée"
Et si l’on veut imaginer ce que serait une info "réenchantée", on peut toujours lire cet article récemment paru, consacré aux innombrables journalistes chinois qui renoncent, la mort dans l’âme, à exercer leur métier. La raison? Le pouvoir politique censure systématiquement les nouvelles qui pourraient le mettre en cause. Un tragique glissement de terrain provoque-t-il la mort de dizaines de personnes? Un message officiel envoyé à la rédaction prie celle-ci de titrer: "Magnifique exemple de solidarité", avec photo des sauveteurs à la recherche de survivants… Est-il nécessaire d’ajouter que la population chinoise n’est pas dupe? Cet exemple bien réel devrait nous alerter. L’information, c’est comme la photographie: il faut cadrer et donc, sélectionner. En fonction de quoi? Cela dépend… Le "journal de caniveau" qui alimente nos instincts primaires et émotions les moins avouables trouvera son succès en faisant croire que nous vivons entourés de violeurs, tortionnaires et assassins; le "journal Bisounours" nous fera rêver en nous contant la vie quotidienne de princesses et de stars; le "journal minute" nous servira, vite fait bien fait, un minestrone d’une actualité à la fois proche et lointaine.
Et puis il y a aussi un "journal de vigile" qui garde le lien avec l’origine même de la profession. Qui continue de croire que le journaliste n’est pas un simple informateur (des dépêches d’agence peuvent suffire à cela), mais bien comme la vigie qui, au sommet du navire, scrute les flots pour alerter lorsqu’un danger survient. Même si les circonstances ne sont pas bien réjouissantes, on pourra se féliciter de ce que dans notre pays, les dernières élections belgo-européennes aient été, soient encore disséquées et commentées de manière plurielle – pour peu que l’on se donne évidemment la peine de prendre connaissance de ces outils de compréhension.
C’est peut-être bien cela qui pèse tant à mon voisin et à bien d’autres: il est devenu impossible de dire "je ne savais pas". Nous voici, chacune et chacun à notre mesure, placés devant notre responsabilité; nous ne pouvons plus, comme nos ancêtres, nous enfermer dans notre ignorante insouciance ou nous en remettre simplement à Dieu. Nous voudrions avoir le beurre, l’argent du beurre et – surtout – le sourire de la crémière. Mais voilà: la liberté, notre liberté chérie, a un prix et l’on ne peut vouloir revendiquer à la fois l’autonomie et la passivité, la connaissance et l’indifférence. Le verre n’est jamais vide, ni jamais plein – comme la vie elle-même, faite autant d’ombre que de lumière. La beauté, le bonheur existent, oui et l’on n’en aura heureusement jamais assez. Mais si demain ils devenaient le seul critère pour l’information, nous verserions dans une sorte de "tyrannie du bonheur". Et il n’est de pire menace que celle qui s’avance en souriant…

 

Catégorie : Chroniques

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