Le visage de l’orthodoxie en Belgique et en Europe


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Le visage de l’orthodoxie en Belgique et en Europe
Par Sophie Delhalle
Publié le - Modifié le
8 min

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Dans l'une de ses dernières études, le CRISP fait le point sur l'orthodoxie en Belgique, son passé, son présent, et sa situation en Europe. Une photographie détaillée et instructive sur une réalité plurielle, complexe et méconnue.

Serge Model, l'auteur de l'étude, commence tout d'abord par un chapitre consacré à l'histoire de la présence orthodoxe en Belgique, qui remonte au 19e siècle. Il expose ensuite quels sont les structures et organes de l'église orthodoxe avant de poursuivre sur la relation entre le culte orthodoxe et l'état Belge. On estime aujourd'hui la population orthodoxe belge à 100 000 membres.

Reconnaissance et obligations

Alors que le le premier lieu de culte orthodoxe permanent en Belgique apparait dans la seconde moitié du XIXe siècle, il faudra attendre 1985 pour que le culte orthodoxe soit reconnu par l’État belge. Cette reconnaissance était déjà envisagée plusieurs années auparavant mais des raisons purement techniques l’avaient retardée jusque-là. Le rapport du Crisp revient en détails sur les aspects purement juridiques et présente même un tableau reprenant les rémunérations prévues pour les différentes fonctions reconnues du culte orthodoxe.

Dans sa législation, pour éviter les mêmes ennuis qu'avec le culte islamique, l'état belge a d'emblée imposé aux communautés orthodoxes de s’accorder sur un organe représentatif unique de l’ensemble de cette Église. Cette reconnaissance s’est basée sur la primauté historique et canonique du patriarcat de Constantinople dans le monde orthodoxe,mais aussi sur le nombre – à l’époque majoritaire – de paroisses de cette Église dans notre pays, sur la présence d’un évêque de cette obédience en Belgique et, sans doute, sur des considérations d’ordre géopolitique, en période de Guerre froide, peut-on notamment lire dans l'étude.

À la différence des cultes catholique, protestant, anglican et israélite, le culte orthodoxe est (à l’instar du culte islamique) organisé sur une base territoriale provinciale. Ce sont donc les provinces qui prennent en charge un éventuel déficit budgétaire d’une paroisse installée sur leur territoire.

Les 44 paroisses orthodoxes actuellement reconnues par les pouvoirs publics sont majoritairement installées en région bruxelloise (19 dans la région bruxelloise, 16 en région flamande et seulement 9 paroisses en région wallonne). Les communes de Bruxelles, Ixelles et Schaerbeek comptent chacune 4 paroisses et concentrent à elles seules un très grand nombre de fidèles orthodoxes.

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Enseignement et formation

L’organisation du cours de religion orthodoxe dans l’enseignement primaire et secondaire suit les règles générales en la matière, mais le caractère minoritaire de ce cours - qui l'est cependant moins à Bruxelles - n’est pas sans créer des problèmes spécifiques, liés par exemple à la difficulté de répondre à la demande de quelques élèves, au manque d’enseignants disponibles et aux soucis d’horaires ou de locaux qui en découlent.

Les programmes du cours de religion orthodoxe n’ont pas été publiés en Communauté française mais bien en Communauté flamande, et présentent un cours « basé sur la théologie de l’Église, une théologie avant tout biblique et sacramentaire ». L’élève est invité à « découvrir la tradition chrétienne et à développer sa conception de la vie, dans un esprit critique ».

Jusqu’il y a quelques années, il n’existait pas de formation orthodoxe supérieure en Belgique. Les ecclésiastiques et autres responsables étaient, pour la plupart, formés à l’étranger (Grèce, Russie, France, ...). Certains suivaient des cursus divers dans les universités belges, notamment à l’UCLouvain ou à la KUL. En 1991, un Centre de formation théologique orthodoxe, dénommé Saint-Jean-le-Théologien, a été créé à Gand, au sein de l’archevêché orthodoxe grec. En 1998, une section francophone du même Centre a été ouverte à Bruxelles. Les deux sections linguistiques ont été rebaptisées Institut de théologie en 2001.

Depuis l'année académique 2011-2012, la formation francophone participe du Certificat universitaire en théologie pastorale (CeTP) dispensé par l’UCLouvain. En raison de désaccords entre l’archevêché et la direction de l’Institut francophone, l’autorité orthodoxe a retiré à celui-ci son agréation en 2013, pour le remplacer par un nouvel établissement : l’Institut Apôtre Paul, qui rassemble désormais les deux sections linguistiques. En collaboration avec l’UCLouvain, un Certificat universitaire en didactique de l’enseignement de la religion orthodoxe (CDER) a été mis en place. L’Institut SaintJean-le-Théologien poursuit son existence en tant qu’asbl privée.

L'étude du Crisp envisage aussi la présence des orthodoxes dans les médias, tant au Nord qu'au Sud du pays, et dans les différentes aumôneries. C'est ainsi qu'on apprend par exemple qu'il n'y a à ce jour aucun aumônier orthodoxe à la Défense Nationale, faute d'accord.

Casse-tête européen

Contrairement aux catholiques, les Églises orthodoxes n’étaient, jusqu’au milieu des années 1990, pas spécifiquement représentées auprès des instances européennes. Ce sont les initiatives du président de la Commission européenne de l’époque, Jacques Delors, en matière de dialogue avec les acteurs religieux, qui ont stimulé cette représentation.

Pour rappel, il y a quatre États à majorité orthodoxe au sein de l’Union européenne, et, sur les quelque 500 millions d’habitants de celle-ci, une quarantaine de millions relèvent de cette tradition.

cc by Massimo Finizio

Bien que son siège (à Istanbul) soit situé hors du territoire de l’Union européenne, le patriarcat de Constantinople est apparu à la Commission européenne comme l’interlocuteur orthodoxe légitime ; en 1993, le patriarche œcuménique Bartholomée (cfr photo) a donc été invité par J. Delors à Bruxelles, et il est intervenu devant le Parlement européen à Strasbourg l'année suivante. Une représentation orthodoxe formelle auprès de l’Union européenne a alors été envisagée.

Le 10 janvier 1995, le patriarcat œcuménique inaugure à Bruxelles le Bureau (de liaison) de l’Église orthodoxe auprès de l’Union européenne. Quoique formellement placée sous la supervision du métropolite de Belgique et principalement composée de collaborateurs de son diocèse, cette première représentation orthodoxe européenne – dont la dénomination reflète l’intention initiale d’exclusivité – est indépendante des structures orthodoxes en Belgique ; elle relève directement du patriarcat. En pratique, le Bureau de l’Église orthodoxe auprès de l’Union européenne a organisé plusieurs visites du patriarche de Constantinople à Bruxelles, ainsi que diverses rencontres interreligieuses. Il a aussi participé au dialogue entre l’Union européenne et les religions monothéistes.

Alors que le patriarcat œcuménique avait estimé, vu son statut et son autorité présumée sur les diasporas orthodoxes, pouvoir représenter seul l’ensemble de l’orthodoxie auprès des institutions européennes, l’absence de consensus orthodoxe sur la question et le désir de certaines Églises autocéphales d’affirmer leur indépendance ont amené celles-ci à créer, au fur et à mesure (notamment des élargissements de l’Union européenne), leurs propres représentations.

Voulant se démarquer du patriarcat œcuménique, l’Église autocéphale de Grèce décide, en 1998, d’ouvrir son propre bureau à Bruxelles. Bien que la Russie ne soit pas membre de l’Union européenne, l’Église orthodoxe russe ouvre son bureau européen à Bruxelles en 2002. Cette Église créera également une représentation auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg. Depuis 2016, il n’y a plus de représentant à demeure à Bruxelles, celui de l’Église russe auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg cumulant les deux fonctions.

réunion du CROCEU en 2016 (c) Orthodoxie.com

En 2007, considérant qu’elle est la plus importante Église orthodoxe (en nombre de fidèles) au sein de l’Union européenne, l’Église orthodoxe roumaine décide également d’installer à Bruxelles sa Représentation permanente. Le président de la Représentation est un métropolite résidant en Roumanie, et le directeur opérationnel est un prêtre basé dans la Région bruxelloise.

Enfin, début 2009, l’Église de Chypre décide également, « compte tenu de la spécificité de la situation chypriote, tant sur le plan politique que religieux », d’ouvrir une représentation auprès de l’Union européenne.

Face à cette dispersion des représentations orthodoxes auprès de l’Union européenne, entraînant une « perte d’efficacité » de la « voix orthodoxe » au sein de l’Union, un organe de coordination est créé en 2010 : le Comité des représentants des Églises orthodoxes auprès de l’Union européenne (CROCEU), qui rassemble les représentants à Bruxelles du patriarcat œcuménique, du patriarcat de Moscou, du patriarcat de Roumanie, du patriarcat de Bulgarie, de l’Église de Chypre et de l’Église de Grèce, qui semble tenir bon malgré la récente rupture de relations du patriarcat de Moscou avec celui de Constantinople.

Il est à noter par ailleurs qu’il existe, depuis 1993, une union interparlementaire orthodoxe européenne : l’Interparliamentary Assembly on Orthodoxy (IAO), qui rassemble des parlementaires orthodoxes d’une « grande Europe » (Albanie, Arménie, Biélorussie, Bulgarie, Chypre, Estonie, Finlande, Géorgie, Grèce, Kazakhstan, Lettonie, Lituanie, Moldavie, Monténégro, Pologne, République tchèque, Roumanie, Russie, Serbie, Slovaquie et Ukraine). La présidence est russe et le secrétariat général se situe à Athènes.

Vers plus de cohésion

Même s'il n'est pas considéré comme l’autorité canonique de tous les orthodoxes de Belgique, le métropolite-archevêque local du patriarcat œcuménique de Constantinople est reconnu – pour les matières liées au temporel du culte et plus généralement les relations avec l’État – comme le représentant unique des chrétiens orthodoxes du pays. Le fait que l’actuel titulaire de cette fonction soit (pour la première fois) d’origine belge, facilitera sans doute une intégration plus poussée de ce culte, traditionnellement discret, dans le paysage religieux belge.

L’Église orthodoxe étant organisée de façon plurielle en Belgique (et dans toute l’Europe occidentale), des mesures provisoires ont été prises afin de résoudre la multiplication des juridictions actuelles, qui ne facilite pas la visibilité orthodoxe en Occident. Une Conférence des évêques orthodoxes du Benelux (CEOB) a ainsi été constituée en 2010. Elle rassemble tous les évêques orthodoxes ayant juridiction en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg, sans priver ceux-ci de leurs liens avec leurs « Églises-mères » ni de leur autorité directe sur leurs communautés et leurs fidèles.

S.D.

Source: « L’Église orthodoxe en Belgique », Serge Model, dans Courrier hebdomadaire n° 2399-2400, 2018, 62p


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