La chronique de Myriam Tonus : “Tu vaux plus que ça !”


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La chronique de Myriam Tonus : “Tu vaux plus que ça !”
Par Myriam Tonus
Chroniqueuse
Publié le - Modifié le
4 min

Il m’a poussé par terre!", pleurniche le gamin que l’instit relève dans la cour. "Il m’a traité de débile!", pleurniche l’autre gosse, en réponse au regard questionnant de l’enseignant. Il faudra bien à celui-ci tout le temps de la récré pour faire comprendre à l’un que, non, on ne règle pas ses comptes par la violence et à l’autre que, non, une insulte n’est jamais drôle. "Vous valez mieux que ça!", conclut l’instit, invitant les deux gaillards à présenter leurs excuses et à faire la paix.
Ne jamais réduire l’autre à ce qu’il a fait, préserver l’estime et la bienveillance pour ce qu’il ou elle est, tout en condamnant ses actes répréhensibles: ce fut une véritable révolution éducative qui prit corps il y a cinquante ans. Avant cela, les "méchante fille! Tu es vilain! Espèce de bon à rien!" et autres jugements sans appel sanctionnaient le plus souvent, en famille et à l’école, toutes les fautes. Le pécheur identifié à son péché… Même si cela n’a hélas pas complètement disparu, de plus en plus de parents et d’enseignants sont attentifs à montrer à l’enfant, au jeune, qu’il continue d’être apprécié par-delà ce qu’il a fait, mais aussi que comprendre n’est pas excuser ni passer l’éponge. Bien entendue, cette distinction est une puissante motivation à changer ses comportements! Justice et miséricorde.
Y aurait-il un âge où la miséricorde n’est plus de mise? Où seule la justice, et une justice justicière devient l’horizon indépassable? Lorsqu’on prend un peu de recul par rapport aux discours de la meute qui aboie sur les réseaux sociaux et même dans des médias réputés "sérieux", on ne peut qu’être interpellé par l’instruction univoquement à charge qui enferme désormais les auteurs de crimes et délits. Qu’il s’agisse d’une jeune femme qui a suivi son mari dans ses errances jihadistes, d’un abuseur de femmes, d’un pédophile ou d’un assassin, le verdict ultime est identique: criminel! L’étiquette posée remplace la marque au fer rouge que l’on imprimait dans la chair du condamné au Moyen Age. Moins visible, peut-être, mais impossible désormais à effacer. Oui, ces hommes, ces femmes ont commis des actes parfois atroces; oui, ils ont volé la vie d’autres humains, physiquement ou psychologiquement; oui, ils ont participé, fût-ce de manière passive. Et oui, ils doivent répondre de ces actes devant la justice. Pour autant, ne sont-ils que cela qui les désigne désormais? Leur être profond est-il tout entier contenu dans l’ignominie, à tel point que la bienveillance la plus élémentaire leur soit refusée?

Enfermé dans un état
A cette réduction répond une autre, plus subtile mais non moins inquiétante: celle qui enferme la victime dans son état, qui finit par en faire un statut. Combien sont-ils, ces rescapés d’un accident, d’une attaque, d’un viol ou d’une erreur médicale, dont l’identité se réduit, des années durant, à "être victime", qui se regroupent "pour ne pas oublier", barrant du même coup l’accès au lent et douloureux travail de deuil et de reconstruction de soi? La "victimologie" est devenue désormais une branche des sciences criminelles. C’est heureux, dans la mesure où l’on ne peut se relever que si l’on a été écouté, soutenu, aidé. Pour autant, les victimes ne sont-elles que cela qui les désigne désormais? Et si elles peuvent bénéficier à juste titre de la bienveillance de l’entourage, trop souvent cette bienveillance ne se mesure qu’à l’aune d’une condamnation sans appel de l’agresseur. Comme si, en étant moins victime, l’on risquait de faire un pas vers l’agresseur; comme si, en préservant l’humanité de l’agresseur, on méprisait la victime… Pensée binaire, une fois encore: le bien et le mal, le blanc et le noir, Dieu et le diable.
A penser de la sorte – et ce mode de penser tend à devenir la norme – comment ne voit-on pas que l’on somme du coup chacune et chacun de nous de choisir son camp – et le choix risque d’être vite fait… S’il n’y a que les bons et les mauvais, les innocents et les brebis galeuses, qui de nous oserait dire qu’il ou elle ne pourrait pas, quelque funeste jour, se retrouver du côté de ces dernières? Qui de nous oserait affirmer qu’il ou elle n’a jamais frayé avec ce qui détruit autrui, sinon en action, du moins en pensée ou par omission? Et combien sommes-nous qui, nous condamnant à nos propres yeux, avons été relevés par un regard qui voyait, par-delà notre misère, le point de lumière inextinguible qui est au cœur de chaque être humain? Zachée, le publicain, la femme adultère ou le bon larron, ce ne sont pas des personnages de roman. Ils ont nom et visage de celles et ceux que l’on met au pilori des médias et des bonnes consciences, y compris dans l’Eglise de Celui qui les rendit à une humanité plus grande qu’eux-mêmes. Tenir la main de la victime tout en ne se détournant pas de l’agresseur: position difficile, inconfortable, insupportable aux yeux du monde. Mais faut-il être
du monde?

Catégorie : Chroniques

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