La chronique de Myriam Tonus – “C’est mon avis et je le partage!”


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La chronique de Myriam Tonus – “C’est mon avis et je le partage!”
Par Myriam Tonus
Chroniqueuse
Publié le - Modifié le
4 min

Parmi les droits dont s'honore toute démocratie qui se respecte figure celui d'exprimer son opinion. C'est aussi l'un des premiers à être bafoué lorsque le pouvoir, quel qu'il soit, refuse d'entendre des propos qui, à son estimation, contreviennent à son autorité. Du chef d'État qui fait emprisonner un écrivain au parent qui intime à l'enfant de se taire en passant par l'enseignant qui sanctionne une élève parce qu'elle a osé remettre en question son cours, c'est le principe du "Tais-toi, je ne veux pas t'entendre !" qui prévaut.

Sans doute, réseaux sociaux obligent, pas mal de personnes, de tous âges, confondent aujourd'hui droit de s'exprimer et incapacité à réfléchir avant de parler. Ce qui fit dire au brillant sémioticien qu'était Umberto Eco que "les réseaux sociaux ont généré une invasion d'imbéciles qui donnent le droit de parler à des légions d'idiots qui auparavant ne parlaient qu'au bar après un verre de vin sans nuire à la communauté et qui ont maintenant le même droit de parler qu'un prix Nobel." Méchamment féroce, certes, mais qui osera prétendre qu'il n'y a dans cette sanction nulle vérité? Les remous causés par la réaction de Cécile Djunga, présentatrice à la RTBF inondée de messages racistes en raison de la couleur de sa peau, n'ont malheureusement pas tari le flot: elle continue d'être insultée, et pas toujours par de jeunes décérébrés. "C'est quand même un peu vrai, n'est-ce pas, qu'on ne se sent plus chez soi, avec tous ces gens de couleur…", soupire une brave dame qui fait la file à la pharmacie. Malaise. Personne ne bronche. "Tiens, à propos, vous avez vu qu'on a repeint deux façades dans la rue? C'est pas mal, hein?", intervient la laborantine pour habilement changer de sujet. Vexée, la dame grince tout bas, mais suffisamment fort pour qu'on l'entende: "Moi, c'que j'en dis, c'est mon avis. Mais je sais qu'il y en a beaucoup qui pensent comme moi." Fin de l'épisode.

Tourner sept fois sa langue…

"Tourne donc ta langue sept fois dans ta bouche avant de parler !", apprenait-on aux enfants. Manière imagée d'inviter à la prudence, à la réflexion, au jugement avant d'émettre une opinion. Condensé aussi de la métaphore des "trois tamis" attribuée (faussement, très certainement) au philosophe Socrate. Lequel aurait conseillé à un ami, avant de parler, de faire passer les propos au crible de trois tamis: celui de la vérité (ce que tu as à me dire est-il vrai?), celui de la bonté (si ce n'est pas tout à fait vrai, est-ce au moins une chose bonne?) et celui de l'utilité (ce que tu me racontes est-il utile?). Faute de quoi, concluait Socrate, si ce n'est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l'oublier ... On se prend parfois à rêver de ce que seraient les échanges sociaux si chacune et chacun appliquait ce principe. Non seulement sur Facebook, mais aussi dans les médias et, de manière générale, dans les conversations quelles qu'elles soient! Ce serait aussi un fameux exemple pour les enfants et les jeunes: leur reproche-t-on assez d'être incapables de se taire! Ce n'est évidemment pas faux, mais on peut se demander par quel grâce subite leur viendrait la sagesse et le sens critique, alors que tant de leurs aînés n'en finissent pas de caqueter à propos de tout et de n'importe quoi, d'émettre des avis péremptoires sur des sujets qui ne les concernent même pas et de se confronter en d'innombrables pugilats – débats, talk-shows et autre table ronde – qui, à défaut d'être féconds, permettent au moins d'évacuer ce "trop-plein" d'opinions de toute façon inconciliables.

"C'est mon avis et je le partage!", avait coutume de dire en riant cet ami, signifiant par là qu'il ne tenait pas son opinion comme devant être partagée par tous, mais qu'au moins, lui en était convaincu – ce qui avait l'immense mérite d'ouvrir le plus souvent une discussion pacifique. C'est mon avis et je le partage, semble être la devise tacite de celles et ceux qui font savoir, urbi et orbi, qu'ils et elles sont pour (ou contre), en vrac et sans hiérarchie: l'écriture inclusive, la protection des loups en Wallonie, la libération de Dutroux, la neutralité des paquets de cigarettes, le tronc commun jusque 16 ans, la révision de l'accord du participe passé ou l'expulsion des migrants. On ne peut mettre tous ces sujets dans le même sac? Bien d'accord. C'est précisément pour éviter que le brin d'herbe ne cache le baobab qu'un temps d'arrêt, si bref soit-il, devrait être marqué avant d'émettre une opinion. Imagine-t-on qu'Asli Erdoğan, écrivaine et journaliste turque, militante des droits humains emprisonnée à Istanbul, n'a pas réfléchi longuement avant de signer ses articles dénonçant le pouvoir de son homonyme président? La liberté d'expression est un droit inaliénable. Inévitablement, elle est appelée à se confronter à d'autres libertés d'expression – sauf à appeler de ses vœux une pensée unique – parce qu'elle est, en son essence relationnelle, appelant la conversation, le débat, la controverse peut-être. Mais lorsqu'elle se confond avec la volonté narcissique de faire valoir son avis au mépris de la présence d'autrui, elle frise l'abus de pouvoir.

La chronique de Myriam Tonus pour le Dimanche n°33 du 23 septembre 2018 - Photo de "une": mégaphone - silhouette. Source: Pixabay - CC0

Catégorie : Opinions

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