Interview de Kenneth Roth, directeur de Human Rights Watch


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Interview de Kenneth Roth, directeur de Human Rights Watch
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
5 min

ken-rothRencontrer Kenneth Roth, Directeur de Human Rights Watch, c’est comme participer à un cours accéléré de politique internationale. C’est surtout une belle leçon d’humilité.

Kenneth Roth rejoint l’organisation Human Rights Watch en 1987. Elle ne compte à l’époque que six salariés. Il en devient le responsable en 1993. Sous sa direction, elle devient l’organisation internationale de référence en matière des droits de l’Homme. Aujourd’hui, elle emploie plus de 400 personnes et est présente dans 90 pays. Elle est autant redoutée par les dirigeants du monde pour son intransigeance par rapport au respect des droits de l’homme que respectée pour la qualité du travail qu’elle fournit. Human Rights Watch obtiendra d’ailleurs le prix Nobel de la Paix en 1997.

Nous découvrons un homme constamment en route, prêt à rencontrer les plus grands dirigeants politiques. Sous un air monacal, les yeux sont pétillants et traduisent une vivacité d’esprit sans précédent. L’Homme est centré, inébranlable dans sa mission. Kenneth Roth dénonce et convainc, non seulement par son charisme, mais aussi par la justesse de son argumentation. Des faits, et rien que des faits.

Idéaliste? Il ne l’est pas. Il a la capacité, dans chaque situation, d’identifier les actions concrètes à mettre en œuvre qui déboucheront sur un plus grand respect des droits de l’homme. Une vraie machine de paix qui, alors qu’il évoque de nombreux pays, ne se contente pas de dénoncer les violations des droits humains: il propose systématiquement une solution et un dialogue.

On dit qu’en 30 minutes, il dénombre 30 pays, mais aussi 30 solutions.

Des équipes bien renseignées

Son père arrive aux Etats-Unis en 1938 à l’âge de 12 ans, fuyant les persécutions juives en Allemagne. Kenneth Roth sera élevé dans la conscience de ce lourd passé et c’est cela, entre autres, qui le poussera à consacrer cette énergie inlassable à la défense des droits de l’homme. Diplômé de Yale, ancien Procureur de la Cour d’Appel de New York, il aurait pu devenir un brillant avocat comme la plupart de ses camarades de classe. Il a choisi le combat de Human Rights Watch.

Cet homme qui a accès aux plus grands dirigeants de la planète nous parle de ses équipes composées de chercheurs experts ultra-diplômés et d’hommes de terrain. Pour lui, ce sont eux qui font la force de Human Rights Watch. Il insiste sur le fait que, régulièrement, lui et ses équipes sont au courant de faits, avant les dirigeants mêmes de la plupart des pays. Il attribue cela à leur capacité d’occuper le terrain et à leur qualité d’expertise.

Et quand nous parlons des attaques terroristes en Belgique, il parle de sa préoccupation de travailler à éliminer les réactions islamophobes. Selon lui, il y a des schémas classiques pour contrer le terrorisme, telle qu’une meilleure coopération des forces de sécurité. A côté de cela, il insiste sur l’importance de ne pas s’acharner sur la communauté musulmane et de travailler intelligemment, main dans la main avec celle-ci; c’est elle qui est la plus à même de déceler un complot terroriste.

En abordant les difficultés de cette année 2016 et la crise des réfugiés, Kenneth Roth évoque des pistes très concrètes. D’une part, l’Europe doit investir dans les pays avoisinant la Syrie, là où se trouve la majorité des réfugiés, afin de leur donner la possibilité de s’y éduquer, d’y travailler et d’y bien vivre. D’autre part, il invite le politique européen à revoir l’accord UE-Turquie, précisant que ce dernier est basé sur le postulat - erroné - que la Turquie est un pays sans danger pour les réfugiés.

Obama ou "l’histoire d’amour déçu"

Au lendemain de l’élection de Donald Trump, il veut croire, comme annoncé lors du discours d’acceptation, que ce dernier sera le Président de tous les Américains. Il l’invite, lorsqu’il gouvernera, à se distancer du ton misogyne et xénophobe de sa campagne. Mais ses craintes portent sur le respect des minorités, des immigrés et des musulmans.

Toutefois, Kenneth Roth n’est pas tendre non plus envers le Président Obama. Il parle de lui comme d’une "histoire d’amour déçu". Déception au niveau des droits des prisonniers de guerre, qui restent parfois emprisonnés durant des années sans procès aux Etats-Unis. Déception au niveau de son manque de réaction envers la Syrie et les massacres des civils qui y sont perpétrés par le régime du président syrien Bachar al-Assad, lui-même soutenu par le président russe Poutine. Kenneth Roth craint d’ailleurs un rapprochement entre le Président Poutine et le Président élu Trump.

A la question de savoir ce qui l’empêche de dormir, il répond: "L’Afrique", et avec une grande douceur, explique que, selon lui, la plus grande plaie à panser sur ce continent n’est pas le virus Ebola mais les troisièmes mandats imposés par les dictateurs. Il veut espérer que ceux-ci feront au moment voulu le choix de remettre la démocratie au peuple, comme un choix inconditionnel. Entre-temps il ne peut que constater les massacres et les violations des droits de l’Homme. Il a ainsi rencontré le président de la République Démocratique du Congo (RDC) Joseph Kabila à ce sujet, tentant de lui expliquer qu’il était, tant de son intérêt que de celui de son pays, de ne pas prolonger son mandat.

Outre la RDC, le regard de Kenneth Roth se tourne également vers le Burundi et le Sud Soudan, pays qui reçoivent selon lui, trop peu de couverture médiatique alors qu’ils se trouvent potentiellement à la veille d’un massacre. "Le besoin de créer le dialogue avec ces pays est essentiel", dit-il.

Enfin, la volonté de l’Afrique du Sud, pays africain reconnu comme démocratie, de quitter la Cour pénale internationale de La Haye l’inquiète aussi particulièrement. Il s’agit selon lui d’une institution essentielle à la protection des droits de l’Homme.

Avant de le quitter, nous avons voulu lui parler de son optimisme, de son énergie et de sa motivation. Il nous a répondu, avec beaucoup d’humilité, qu’il avait vu en plus de vingt ans, de nombreuses dictatures se défaire et des blocs totalitaires se désagréger.

Pour lui, la vague monte et redescend, depuis la nuit des temps, mais des dialogues se nouent et des croyances resurgissent avec force et parfois sérénité. C’est essentiel.

Brigitte ULLENS et
Aline BUYSSCHAERT


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