Les enjeux français de la guerre au Mali


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Les enjeux français de la guerre au Mali
Par Jean-Jacques Durré
Publié le - Modifié le
6 min

Le 11 janvier 2013, François Hollande officialisait l'engagement des troupes françaises au Mali en avançant trois objectifs: "Arrêter l'agression des islamistes, sécuriser Bamako et préserver l'intégrité territoriale du pays". Pour le président français, cette intervention "ne poursuit aucun intérêt particulier autre que la sauvegarde d’un pays ami et n’a pas d’autre but que la lutte contre le terrorisme". Bérangère Rouppert, chargée de recherche au GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité) analyse les enjeux de l’engagement français.

Pour vous, quelles raisons ont poussé la France à intervenir au Mali?

La France dit intervenir pour lutter contre le terrorisme international et mettre un coup d’arrêt aux actions des islamistes au Mali. Je ne suis pas sûre que l’intervention militaire puisse résoudre le problème des groupes islamistes et plus largement les problèmes du Mali à l’origine de cet enracinement des groupes islamistes. Ces problèmes concernent, entre autres, une insuffisante représentation dans les organes politiques, le manque de perspectives socio-économiques pour une jeunesse nombreuse, la faillite de l’appareil sécuritaire et judiciaire et des politiques de développement socio-économiques. C’est en s’attaquant à ces problèmes de fond que l’on obtiendra des résultats durables à même de diminuer l’influence des groupes islamistes. Ces groupes, AQMI notamment, ont su répondre mieux que l’Etat aux attentes des citoyens en matière de distribution de nourriture et de soins de santé. La France a parlé de la protection de ses ressortissants au nombre de 6.000; pourtant les responsables militaires sur place aux premiers jours de l’intervention ont dit que ce n’était pas "la priorité", même s’ils prenaient en compte cette dimension.

Des intérêts économiques sont-ils en jeu?

La France n’est pas un gros investisseur dans le pays ni un gros fournisseur; le Mali n’est pas un client important non plus. Il n’est pas sûr donc qu’il faille chercher de ce côté-là. Je pense qu’il faut considérer la situation sous un angle régional. La France a des partenaires économiques importants dans la région, au premier rang desquels se trouve l’Algérie ou encore la Côte d’Ivoire: la stabilité de la région lui importe donc beaucoup. A cela s’ajoute la dimension énergétique. En effet, qu’il s’agisse de la Mauritanie ou du Niger, de nombreuses firmes françaises, Total et Areva entre autres, exploitent le sous-sol de ces deux pays. Un glissement du conflit vers le nord-Niger pourrait être très préjudiciable à la France.

Peut-on considérer cette guerre comme l’échec d’une stratégie de négociation?

La stratégie de la communauté internationale était de mettre la pression sur les groupes islamistes par la menace d’une intervention militaire internationale, afin de les pousser à des négociations. Mais, face aux forces maliennes prêtes à fléchir sur la "ligne de front", l’action urgente et précipitée (et certainement anticipée vu l’ampleur de l’intervention et le laps de temps court du déploiement) a été l’option choisie. La stratégie de négociation a été stoppée net.

Par ailleurs la réaction de l’Algérie suite à la prise d’otages de cette semaine, à savoir le bombardement d'un site gazier et les dommages collatéraux l’accompagnant, telle la mort de nombreux otages, confirme que la négociation avec les groupes islamistes n’est pas ou plus une option. En fait, pour Alger, cela n’a jamais été une option. Mais agir de la sorte, alors que des otages occidentaux étaient présents, c’est engager l’ensemble des acteurs internationaux dans cette logique de non-négociation. Les Occidentaux ne se fâcheront pas avec l’Algérie, car ils ont besoin expressément d’elle dans cette guerre pour plusieurs raisons: elle doit tenir ses frontières avec le Mali, elle a une forte expérience en matière de lutte contre le terrorisme, le survol de son territoire est indispensable pour les avions français notamment.

La menace jihadiste est-elle crédible et justifiait-elle cette intervention?

Cela fait plusieurs mois qu’un processus de tentative de résolution de la crise malienne s’est mis en place sur le plan international, au sein des Nations unies, et plus précisément du Conseil de sécurité. Une telle mobilisation internationale a été possible parce que le danger représenté par le groupe terroriste AQMI existe depuis 2006 (année de son allégeance à Al-Qaida central). La menace est devenue réalité avec la recrudescence des enlèvements d’Occidentaux dans la région sahélienne.

Ce qui pose problème avec l’intervention de la France, c’est le cadre légal dans lequel elle s’inscrit. La France s’appuie sur l’article 51 de la Charte de l’ONU qui souligne le "droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un membre des Nations Unies est l'objet d'une agression armée", mais il spécifie que ce droit s’exerce "jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationales". Or, ce Conseil s’est déjà prononcé, puisque cela fait un an que des discussions multilatérales sont engagées; celles-ci ayant abouti à l’adoption de plusieurs résolutions. La France s’appuie également sur la demande d’aide officielle émanant du président malien par intérim. Mais le président Traoré est assis sur une légitimité toute relative, puisqu’elle émane d’un accord-cadre dont la constitutionnalité pose question, car signé entre une organisation régionale et une junte arrivée au pouvoir par un coup d’Etat, et dont la valeur juridique est inconnue.

En outre, se pose la question de la capacité des forces ouest-africaines et maliennes à prendre le relais en première ligne des forces françaises. En effet, si la MISMA devait n’être déployée qu’en septembre 2013, c’est parce qu’il y avait encore des questions importantes à résoudre, notamment la préparation et le financement des contingents qui devaient partir.

Se pose aussi la question de la sortie de crise. En effet, chasser les islamistes de Gao, Kidal et Tombouctou à grands renforts de bombardements aériens peut en effet ne prendre que "quelques semaines"; en revanche, s’assurer que les combattants ne reviennent pas, s’inscrit dans la longue durée, dans des actions de pacification et de stabilisation de ce terrain conquis. Dans ces conditions, le risque d’enlisement, sur fond de guerre asymétrique, se profile à l’horizon.

Alors peut-être que l’intervention française a permis à Bamako de ne pas tomber et de mettre un coup d’arrêt à l’avancée des groupes islamistes, ou à tout le moins de sérieusement les ébranler, il n’en demeure pas moins que passés les premiers jours, les premières semaines de l’intervention, on va commencer à s’interroger sur l’avenir politique du Mali, sur les questions de pacification et de stabilisation dans le pays et on va déplorer de ne pas s’être penchés plus tôt sur ces questions.

Propos recueillis par Manu VAN LIER


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